 |
 |
UN RAPPORT OFFICIEL DE L'ONU FAIT ETAT POUR LA TOUTE
PREMIERE FOIS DANS LES ANNALES ONUSIENNES DE LA CONFISCATION DES BIENS
ARMENIENS EN 1915 EN TURQUIE
Par Jean-Marc BERNARD
Le 25 octobre 2000, était soumis à la 55
ème session de l'Assemblée générale des
Nations Unies, auprès de son troisième comité consacré
entre autres aux droits de l'homme, un rapport sur la Turquie*.
Ce rapport était présenté par M. Abdelfattah Amor,
Rapporteur spécial de la Commission des Droits de l'Homme des
Nations Unies sur la question de l'intolérance religieuse** .
Cet expert indépendant a pour mandat de veiller à l'application
de la Déclaration des Nations Unies de 1981 sur l'élimination
de toutes les formes d'intolérance et de discrimination fondée
sur la religion ou la conviction. Dans le cadre de son mandat, le Rapporteur
spécial entreprend différentes activités consistant
à faire état des incidents et atteintes dans le domaine
de laliberté de religion et de conviction, en informer les Etats
concernés afin de recueillir leurs vues et observations et les
conduire au respect de leurs engagements internationaux, formuler des
recommandations à cet effet, et finalement alerter la communauté
internationale. Les rapports soumis à la Commission des Droits
de l'Homme et à l'Assemblée générale des
Nations Unies portent, d'une part, sur les activités générales
du Rapporteur spécial et, d'autre part, sur des missions sur
le terrain.
Le Rapport de M. A. Amor sur la Turquie fait état d'une mission,
dans le cadre du mandat sur l'intolérance religieuse, entreprise
du 30 novembre au 9 décembre 1999 à Ankara, Istanbul et
Mardin dans le sud-est de la Turquie. Il s'agit, en l'occurrence, d'une
mission demandée par le Rapporteur spécial depuis 1995,
mais uniquement autorisée par le Gouvernement turc en 1999. Cette
mission fait egalement suite à plusieurs visites conduites depuis
1993 en Chine, Pakistan, Inde, Iran, Soudan, Grèce, Australie,
Allemagne, Etats-Unis d'Amérique, Viet Nam et Bangladesh. Toutes
ces visites ont fait l'objet de rapports reconnus comme étant
des documents de référence, analysant, de manière
équilibrée, la législation et la politique de l'Etat
concerné dans le domaine de la liberté de religion et
de conviction ainsi que la situation des communautés religieuses,
en
particulier les minorités.
Fidèle à cette approche, le Rapporteur spécial
a analysé la politique turque, faisant état non seulement
de ses consultations auprès des plus hautes autorités
turques (Ministre de la Justice, de l'Intérieur, Ministre d'Etat
aux droits de l'homme, Sous-secrétaire adjoint aux affaires étrangères,
Président de la Cour Constitutionnelle devenu depuis Président
de la République turque, etc) mais également auprès
des organisations non-gouvernementales et d'experts indépendants
turcs.
Or, d'emblée, dans son rapport, le Rapporteur spécial
indique que contrairement aux autorités turques mettant l'accent
sur la tolérance de la Turquie depuis l'Empire ottoman, les représentants
non-gouvernementaux et les experts indépendants ont apporté
un éclairage différent. Il est bien entendu implicitement
évident que l'analyse d'experts indépendants l'emporte,
du point de vue de la crédibilité, sur celle des autorités
turques faisant primer l'intérêt de l'Etat sur toute autre
considération, y compris celle des droits de l'homme. Or, les
donnés des experts reprises par M. A. Amor sont fondamentales
et doivent ici être citées :
" L'Empire ottoman, dans ses relations avec l'Europe, faisait face à
la question de ses minorités non-musulmanes dans le cadre d'une
affirmation d'hégémonie de l'Europe, souvent sous couvert
de protection de ces communautés. Dans ce contexte, la société
turque se sentant fragilisée et en danger a tenté de trouver
des responsables en son sein, en
l'occurrence les non-musulmans chrétiens. Selon ces experts,
la composante turque est apparue comme le seul recours pour créer
un nouvel Etat face à la désagrégation de l'Empire
ottoman. Le nationalisme s'étant alors exprimé a eu pour
composante un rejet des minorités chrétiennes ressenties
comme un danger. Cette situation a créé les bases, au
niveau des élites et de l'Etat, d'une forme de paranoia s'étant
concrétisée par une politique
antiminorités. Ainsi, selon ces experts, le parti Ittihat souhaitait
créer une bougeoisie nationaliste turque mais, face aux difficultés
d'un tel projet, a profité des conditions de la première
mondiale pour éliminer en grande partie, en 1915, la communauté
arménienne, et par la même, confisquer leurs biens et propriétés
transférés à une nouvelle élite locale.
"
Ce paragraphe fondamental mérite les commentaires suivants :
- Alors que le fameux rapport de l'ONU sur la question de la prévention
et de la répression du crime de génocide, de 1985 du Rapporteur
spécial B.Whitaker *** mentionnait, en son paragraphe 24 le génocide
des arméniens, le présent rapport n'utilise pas le terme
" génocide ", mais est explicite sur l'élimination des
arméniens en 1915. De plus, il est important de noter les compléments
d'informations suivants :
1) Dans son rapport de mission sur l'Iran de 1995**** M. A. Amor
précisait au paragraphe 36 : " La minorité arménienne
a ajouté pouvoir conduire des activités politiques propres
à la communauté telles que la commémoration du
génocide arménien de 1915 célébrée
tous les 24 avril de l"an par des manifestations de rue autorisées
regroupant au moins 50 000 personnes. " ;
2) Dans son étude d'avril 2000 intitulée " Discrimination
raciale, discriminations
religieuses : identification et mesures " soumise au comité
préparatoire de la conférence mondiale contre le racisme,
la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance
qui y est associée, M. A. Amor a utilisé comme documents
de référence sur le génocide le fameux rapport
Whitaker ainsi que l'ouvrage d'Yves Ternon " L'Etat criminel, les
génocides au XX ème siècle "consacré en
grande partie au génocide arménien.
- Pour la première fois dans les annales onusiennes, sont explicitement
mentionnés la confiscation des biens des arméniens, les
conditions de cette appropriation, les motifs et les responsables.
Ce rapport de l'ONU émanant d'une autorité indépendante
et reconnue représente donc une référence exceptionnelle
confirmant, à nouveau, au niveau international, une vérité
historique, à savoir le génocide perpétré
par les autorités turques en 1915 contre le peuple arménien,
mais aussi la confiscation de ses biens. A l'heure où la Turquie
actuelle redouble d'efforts dans sa politique de révisionnisme,
ceci en sens inverse du cheminement necessaire à son entrée
dans l'Union Européenne, un tel document constitue plus qu'un
rappel afin que la Turquie affronte son passé et ses responsablités
à l'égard de la communauté arménienne en
particulier et de l'humanité en général.
* Rapport A/55/280/Add.2 du Rapporteur spécial Abdelfattah Amor,
disponible
sur le site Internet http://www.unhchr.ch
et auprès de la bibliothèque des
Nations Unies à Genève (tel :004122 9171234)
** Outre sa fonction de Rapporteur spécial sur l'intolérance
religieuse, M.
Abdelfattah Amor, de nationalité tunisienne, est Vice-président
du Comité
des droits de l'homme des Nations Unies, membre du Comité sur
le dialogue
interreligieux de l'UNESCO et du Jury chargé d'attribuer les
Prix UNESCO
sur l'éducation aux droits de l'homme. M. Abdelfattah Amor est,
par
ailleurs, doyen honoraire de la faculté des sciences juridiques,
politiques
et sociales de Tunis, professeur d'université en droit, et Président
de
l'Académie internationale de droit constitutionnel. Il est enfin
l'auteur
de nombreux ouvrages par exemple sur les droits de l'homme et l'Islam.
il
s'agit donc d'une personnalité de premier plan, en particulier
dans le
domaine des droits de l'homme.
*** Rapport E/CN4/Sub.2/1985/6 disponible auprès de la bibliothèque
des
Nations Unies à Genève
****Rapport E/CN4/1996/95/Add.2 du Rapporteur spécial Abdelfattah
Amor,
disponible sur le site Internet http://www.unhchr.ch
et auprès de la
bibliothèque des Nations Unies à Genève
|