Ararat, le volcan du Très Haut
01/08/2002
 
Les monts mythiques : Le Mont ARARAT
Avec l'aimable autorisation de L'EXPRESS
Copyright L'EXPRESS - Christian Makarian
 
 

Les monts mythiques
L'Express du 01/08/2002
Ararat
Le volcan du Très Haut
par Christian Makarian
 
Pour les mystiques, c'est la montagne sacrée par excellence: elle est supposée recéler des traces de l'Arche de Noé. Pour ceux qui ne croient pas en Dieu, les 5 165 mètres couronnés de neige du massif volcanique, entre la Turquie, l'Arménie et l'Iran inspirent le plus grand respect. A cause de l'histoire qui s'est déroulée à son pied.
 
On ne monte pas à l'Ararat. On en descend. Nous tous, paraît-il, arrière-petits-enfants de Noé. Car, si l'on cherche encore l'emplacement du jardin d'Eden, où Adam et Eve ont mangé le fruit défendu, le récit du Déluge, tel qu'il est rapporté par la Genèse (8, 4), se veut des plus précis. «Au septième mois, au dix-septième jour du mois, l'arche s'arrêta sur les monts d'Ararat.» C'est donc ici, en Turquie, à la frontière même de l'Arménie et de l'Iran, à 1 000 kilomètres d'Ankara et à 40 d'Erevan, que la vie est supposée avoir recommencé sur terre. Si l'on en juge par l'état présent du monde, il fallait que son premier jet soit vraiment épouvantable pour que Yahvé, éternel insatisfait, décide un beau matin d'effacer le disque dur: «La fin de toute chair est arrivée, je l'ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre.» Mais Dieu est grand. Avant de cliquer, il sauvegarde Noé: «Fais-toi une arche en bois résineux… De tout ce qui vit, de tout ce qui est chair, tu feras entrer dans l'arche deux de chaque espèce pour les garder en vie avec toi».

© A. Güler/Magnum
Le Mont ARARAT
L'Ararat, côté turc. La plus haute montagne du monde, si on la considère non pas du niveau de la mer, mais du niveau de la plaine qu'elle domine.
Le décor est planté. Pour les mystiques, l'Ararat est la montagne sacrée par excellence, la demeure du Très Haut, au point d'en fouiller la moindre crevasse à la recherche d'un reste d'embarcation. Aux sceptiques ses 5 165 mètres couronnés de neige immaculée suffisent à imposer le respect. Cela vaut bien le voyage.

L'avion qui se pose au bord du lac de Van, sur l'aéroport le plus proche de l'Ararat, décrit une large boucle au-dessus des eaux immobiles. C'est un décor de science-fiction, à plus de 1 600 mètres d'altitude, mélange de Mongolie et d'Islande, piémont constellé de roches basaltiques, parcouru par de petits troupeaux de moutons laineux que font paître des enfants tristes. Très vite, la voiture se transforme en machine à remonter le temps. Entre Bible et mythologie. Au nord, pas si loin, la mer Noire et le pays de Jason, la Colchide et sa Toison d'or, où les Grecs imaginaient un eldorado. Au sud, la Syrie, la Mésopotamie, mais d'abord, à seulement 300 kilomètres, le pays de Haran (non loin d'Urfa), contrée natale d'Abraham. A l'est, la patrie des Perses et ses paysages lithiques, pays brûlant dont on devine l'aridité en scrutant l'horizon ocre.

Au détour d'un virage, sans tambour ni trompette, le voici qui surgit, sublime

Seuls de fréquents barrages de l'armée turque, omniprésente ici, rappellent que nous sommes en région kurde. «Tamam, tamam» («OK, OK»), se contentent de dire les soldats, d'une tenue impeccable, sous le regard d'un officier invariablement doté de Ray-Ban. A flanc de montagne, les troupes ont inscrit à l'aide de pierres blanches des slogans patriotiques suivis du nom de leur unité et du croissant turc: «Ne mutlu Türküm diyene» («Quel bonheur d'être turc»). Impossible d'ignorer, même si l'état d'urgence a été officiellement levé l'an dernier dans ces parages, que la guerre menée par Ankara contre les séparatistes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) a fait 30 000 morts (dont beaucoup de civils turcs) lors des quinze dernières années. La Turquie, toujours sur le qui-vive, entretient une armée de 700 000 hommes et n'oublie pas que, sur une population de 63 millions d'habitants, elle compte plus de 15 millions de Kurdes, dont la démographie est galopante. Mais les efforts de pacification sont évidents: le réseau routier est remarquable, les équipements sont de très bon niveau, le téléphone portable marche partout, infiniment mieux qu'en France, et pour tout dire il existe une impression de sécurité, et, même, de liberté.

Au fil des kilomètres, le décor se précise. Plaques de neige, air vif sous le soleil brûlant, sensation d'ivresse, on dépasse sans s'en rendre compte les 2 000 mètres, dans une vraie plénitude. Soudain, à l'approche de Dogubayazit, gros bourg poussiéreux situé au pied même de l'Ararat, le paysage s'aplanit, le ciel se rapproche, les ruisseaux abondent. Plus d'arbres ni de cultures; ici, pendant près de six mois par an, tout est enfoui sous la neige et coupé du monde. En revanche, marmottes et hermines, bravant le ruban d'asphalte, éperviers et aigles, dont Yachar Kemal a si bien décrit le vol dans La Légende du mont Ararat (Gallimard), et quelques cigognes, nichées au sommet des poteaux électriques, viennent rappeler que Noé emporta avec lui, sur ordre d'en haut, «les bestioles de toute espèce». L'instinct animal ne trompe guère. Au détour d'un virage, sans tambour ni trompette le voici qui surgit, sublime et inégalable: colossal Ararat!

Il est si subit, si grand, si large, si puissant qu'il semble tout droit sorti des profondeurs de la terre. Arthur Kœstler, qui l'avait vu d'Arménie, résume au mieux l'émotion ressentie: «Il semble très vraisemblable qu'il ait paru flotter avec le même détachement au-dessus des eaux du Déluge.» C'est un monument de lumière blanche, éblouissante masse jaillie d'un haut plateau parfaitement lisse et verdoyant. D'autant que le ravissement est double. A l'est du Grand Ararat (Büyük Agri Dagi en turc, Massis en arménien), voici que se dessine la silhouette gracieuse du Petit Ararat (Küçük Agri Dagi en turc, Sis en arménien). Il a beau être plus bas (3 925 mètres, tout de même), le petit frère est infiniment gracieux. Une ligne courbe, très régulière, comme un trait de plume du Créateur, relie les deux monts, distants d'une quarantaine de kilomètres. Au total, deux pics qui se répondent dans un rectangle de 40 kilomètres carrés. Merveille chromatique, qui montre par deux fois le même prodige: des prairies ascendantes, des sables, puis une strate basaltique de 1 000 mètres d'épaisseur, juste de quoi souligner les glaces étincelantes du sommet. Vert, gris, noir, blanc, le tout dressé vers le ciel. Vision unique au monde et parfaitement inoubliable.

L'Ararat est toujours l'unique mausolée d'un million et demi de morts arméniens
On comprend mieux le choc quand on sait que l'Ararat est en fait la plus haute montagne du monde si l'on prend sa mesure, non pas au-dessus du niveau de la mer, mais au-dessus de la plaine qu'il domine. Dogubayazit est à 1 800 mètres; d'où l'impression de gigantisme monolithique. Près de 3 400 mètres de dénivelé, d'un seul bloc. Du côté arménien, l'écart est encore plus spectaculaire: 4 355 mètres par rapport à la plaine d'Etchmiadzine, tout près d'Erevan! Alors que l'Everest, l'Elbrouz, le Chimborazo, le mont Blanc ne dominent les vallées environnantes que de 3 000 à 4 000 mètres.

Seul un volcan pouvait produire un tel surgissement. La dernière éruption connue remonte à 1840, date à laquelle l'Ararat se trouvait en territoire russe, dans la province d'Arménie. Cette année-là, enfer et damnation. En une nuit, de gigantesques crevasses se creusèrent sur les flancs, laissant échapper des gaz terribles qui projetèrent une pluie de roches en fusion. Le village d'Ahora et le monastère arménien de Sourp Hagop (Saint-Jacques), vieux de huit siècles, furent rayés de la carte. Mais, de nos jours, personne, en Turquie, n'a gardé la mémoire de cette éruption. Normal: l'histoire officielle turque a farouchement occulté toute forme de référence à quoi que ce soit d'arménien.

Pour compenser l'amnésie turque, il faut consulter l'inégalable Encyclopédie de l'Islam (Brill) - qui jouit du respect des intellectuels turcs - et demander son éclairage à Claude Mutafian, maître de conférences à l'université Paris-Nord et auteur, avec le cartographe Eric Van Lauwe, d'un excellent Atlas historique de l'Arménie (Autrement). De Soliman le Magnifique (XVIe siècle) à 1828, le Grand Ararat fait partie de l'Arménie perse, tandis que le Petit Ararat devient «une gigantesque borne frontière entre les trois empires», ottoman, russe et perse. Puis, de 1828 à 1918, le grand rêve d'expansion tsariste vers le sud s'accomplit et les deux sommets prennent la nationalité russe. Enfin, en 1918, après le traité de Brest-Litovsk, signé par les bolcheviques au détriment de toute la Russie, c'est l'Arménie arménienne, éphémère République, totalement isolée, qui hérite de l'Ararat avant de le reperdre, en 1920, après une terrible offensive militaire lancée par Mustafa Kemal, Atatürk.

Résultat, il n'y a, en vérité, qu'un peu plus de quatre-vingts ans seulement que l'Ararat est turc: plus précisément, depuis le traité de Moscou, conclu entre léninistes et kémalistes. Encore la signature de cet accord, le 16 mars 1921, donne-t-elle lieu à une passe d'armes fameuse. L'un des représentants turcs se plaint en effet auprès de Tchitcherine, commissaire du peuple aux Affaires étrangères, de ce que le blason de la République soviétique d'Arménie, fédérée de force, ose encore arborer la silhouette de l'Ararat. Réponse de Tchitcherine: «Vous avez bien un croissant de lune sur votre drapeau. Et pourtant, la Lune ne vous appartient pas!»

Soutenue depuis par les Russes, l'Arménie, devenue indépendante en 1991, manie le symbole autant qu'elle peut. Grande productrice de cognac, boisson très prisée dans toutes les Russies, elle fait figurer l'effigie de l'Ararat sur des millions de bouteilles. Et la reprise de cette production par le groupe français Pernod-Ricard, il y a quatre ans, n'y a rien changé. De même, il n'y a à Erevan aucun bâtiment officiel, ni à travers le monde aucune église arménienne, dans lequel on ne trouve une gravure, peinture ou sculpture du mont sacré. C'est, vu de l'autre côté, l'équivalent du portrait d'Atatürk: le culte de la personnalité dédié à une montagne. Dans son film Le Serpent, avec Yul Brynner en vedette, Henri Verneuil, né Achod Malakian, fait de la photo de l'Ararat la clef d'une affaire d'espionnage Est-Ouest. «Ararat» est également le titre qu'a choisi le brillant cinéaste canado-arménien Atom Egoyan pour son dernier film - projeté en France en septembre prochain - qui évoque de manière déchirante le traumatisme engendré par le génocide de 1915 et sa négation par la Turquie. A ce jour, l'Ararat est toujours l'unique mausolée d'un million et demi de morts.

Frères ennemis. D'après la Bible, Noé aurait eu trois fils: Sem, pseudo-ancêtre éponyme des Juifs et des Arabes, Cham, prétendument géniteur des Africains et des Asiatiques, et Japhet, trop longtemps considéré dans la table des peuples comme le père des nations européennes. Mais, comme dans toutes les familles, il y a du scandale. Sitôt le Déluge effacé, Noé plante de la vigne au pied de la montagne et, en ayant tiré du vin, se retrouve complètement saoul. C'est en soi du plus mauvais effet, mais il aggrave son cas en s'exhibant nu devant Cham, tandis que Sem et Japhet détournent les yeux et couvrent leur père d'un manteau. Cham est donc condamné à l'esclavage, ce que plusieurs théoriciens racistes, Arthur Gobineau ou une certaine pensée allemande, ne manqueront pas d'exploiter bien plus tard. Aujourd'hui, en tout cas, la route de l'Ararat voit passer toute la misère du monde: Iraniens, Afghans, Pakistanais, Bangladais, Chinois viennent d'Asie pour tenter de s'infiltrer en Europe via la Turquie. A Van, on compte ainsi au moins 100 000 clandestins, terrés dans des arrière-boutiques. A tel point que l'ONU y a installé une antenne de l'UNHCR (Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) afin de contrôler, vaguement, les flux.

Ararat, tour de Babel. Ceux qui en osent aujourd'hui l'ascension sont aussi de toutes les nationalités... de l'Est: Polonais, Tchèques, Hongrois, Ukrainiens. On les retrouvent tous à Dogubayazit, plate-forme du trafic de pétrole en provenance d'Iran, chez «Parachute», sympathique Kurde qui tient une agence de «mountaineering and trekking» dans la rue principale. Son vrai prénom est Ahmet, mais il insiste d'entrée de jeu: «Appelez-moi Parachute, parce que, par ici, tout le monde s'appelle Ahmet.» Cheveux ras, moustache de janissaire, il totalise une bonne quarantaine d'ascensions, ce qui ne l'empêche pas de fumer clope sur clope. Le tout sous le portrait d'Atatürk, au milieu des kilims peuplés d'acariens nourris au kebab et de cartes jaunies indiquant toujours l'URSS. On est loin de la Compagnie des guides de Chamonix. «Vous voulez monter là-haut? rigole-t-il. Il vous faut d'abord une permission administrative d'Ankara. Ça ne prend que trois mois!»

Depuis deux ans seulement, l'Ararat est classé par l'armée turque «objectif militaire de deuxième classe», c'est-à-dire d'un accès autorisé mais réglementé. De 1990 à 2000, tandis que la guerre contre le PKK d'Abdullah Öcalan faisait rage, c'était un objectif de première classe, donc strictement interdit. C'est dire si les alpinistes sont encore rares. Parachute s'en plaint: «L'an dernier, j'ai accompagné environ 400 personnes. Cette année, seulement 150 depuis le mois d'avril dernier.» Il n'y a pourtant pas de vrai danger. «Ce n'est pas très difficile, explique Parachute, ça prend quatre jours, aller-retour.» D'abord, on monte en camion jusqu'à 2 200 mètres, puis on dort sous la tente en partageant le folklore kurde, un agneau cramé et assez de raki pour oublier qu'on danse sur un volcan. Mine de rien, on trouve là-haut neuf villages de tentes kurdes, disséminés sur les pentes, dont les occupants ne redescendent dans la vallée que lorsque la neige dépasse 1 mètre de hauteur. Pendant la guerre contre le PKK, l'armée turque a trouvé par ici des téléphones portables hors d'usage, des piles et même des antennes satellite. Le deuxième jour, il s'agit d'atteindre la cote 3200 en s'aidant de chevaux pour porter le barda. Le troisième jour permet de dépasser les 4 200 mètres après quatre heures de marche au maximum, pour garder ses forces.

Ahurissant palais d'Isakpacha, une des merveilles islamiques de Turquie, palais des mille et une nuits

Le pire est réservé au quatrième et dernier jour, puisqu'il faut partir à 6 heures du matin, toucher le sommet à 5 165 mètres, ne pas y rester plus d'un quart d'heure en raison d'une température avoisinant les moins 35 degrés, et redescendre en cavalant afin d'éviter d'être surpris par le coucher du soleil. Facile? Pas tant que ça… L'an dernier, un Turc d'Izmir y a laissé sa peau. «C'est moi qui suis allé le chercher, raconte Parachute en ouvrant un nouveau paquet de cigarettes. Je l'ai confondu avec un bloc de pierre...»

Toujours est-il que Parachute, malin, a choisi de diversifier ses activités. Par exemple en organisant des visites du site de l'arche de Noé. L'arche de Noé? On l'a donc retrouvée? «Of course, dit Parachute en se tordant de rire, on peut vous la montrer.» Mieux vaut aller voir sur place. C'est à une vingtaine de kilomètres au sud de Dogubayazit en empruntant la route qui mène à l'ahurissant palais d'Isakpacha, une des merveilles islamiques de Turquie, palais des mille et une nuits sculpté dans un décor lunaire. Le guide spécialisé dans cette excursion se nomme Zafer. Après avoir traversé quatre villages kurdes incroyablement isolés, route à peine carrossable, maisons basses en pisé mais antennes satellite sur les toits, on arrive au lieu-dit Üzengili. L'endroit a été découvert en 1948 par un vieux paysan et serait resté inconnu si un Américain, Ron Wyatt, ne l'avait visité en 1977. Wyatt et son élève David Fasold, tous deux chrétiens fondamentalistes «à l'américaine», ont été littéralement frappés de stupeur. Là se trouve en effet une roche étonnante, dont les contours évoquent la forme d'une coque précédée d'un python qui ressemble à s'y méprendre à la proue d'un navire. Et vogue la galère…

Emporté par son enthousiasme, Fasold a conclu que c'était «indiscutablement» la marque fossile de l'arche de Noé. A l'appui de son délire, la longueur de l'empreinte, 164 mètres, ce qui correspondrait aux dimensions fournies par le livre de la Genèse. Dans un rapport publié en 1985, il a procédé à une datation «scientifique»: 7250 avant Jésus-Christ. Et il y a vu un bateau à deux ponts et neuf parois en examinant les traces sur le sol argileux. C'est, à ce jour, le dernier d'une longue série de délires sponsorisés par l'office du tourisme. Zafer se marre: «Voilà, vous l'avez vue, votre arche!» Comment ne pas partager son ironie, d'autant que, pour lui comme pour tous les musulmans, Noé n'a vraiment pas pu débarquer par ici? Selon le Coran, en effet, «L'arche s'installa sur le mont Jûdi» (sourate XI, 44), c'est-à-dire sur l'actuel Cudi Dagi, situé à 500 kilomètres de l'Ararat, carrément au sud du lac de Van, à l'est de la ville de Cizre, au fin fond de la Turquie. Oublions Üzengili.

Pour la plupart des explorateurs, c'est sur l'Ararat que devraient «logiquement» se situer les restes de l'arche. Que d'énergie perdue! Dès l'an 330 de notre ère, le patriarche de Nisbis tente l'ascension, échoue, mais reçoit un fragment du navire des mains d'un ange qui passait par là. On peut encore admirer cette sainte relique en Arménie, à Etchmiadzine, siège de l'Eglise apostolique arménienne, tout près d'Erevan. Impossible de la manquer, dans son cadre doré. Ce qui n'a pas empêché un vénérable patriarche de l'Eglise arménienne de rétorquer, au XIXe siècle, à un alpiniste russe venu lui raconter qu'il avait vu l'arche: «C'est impossible!» Marco Polo songe également à l'expédition, avant de renoncer. Puis viennent le botaniste aixois Joseph Pitton de Tournefort, au XVIIe siècle, qui n'arrive pas jusqu'en haut, l'Américain Claudius James Rich, en 1800, l'Estonien Frédéric Parrot de Dorpat et l'Arménien Khatchadour Abovian, en 1829, considérés comme les premiers à avoir réussi l'ascension, suivis de près encore par quelques Russes, Allemands, Anglais, Américains… Sans oublier le Français Fernand Navarra, qui redescend du sommet en 1956 avec un morceau de poutre. Le récit de son aventure, publié en 1956 et réédité en 1991 (Téqui) commence simplement par ces mots: «J'ai trouvé l'arche de Noé.»

Il arrive que les littéraires viennent au secours des scientifiques. C'est le cas au sujet de l'arche. Tout montre que l'on se trouve confronté au mythe parfait, et le carbone 14 est ici moins utile qu'une bonne connaissance du babylonien. Depuis 1872, les aventuriers de l'arche perdue n'ont plus aucune raison d'attraper des gerçures. Cette année-là, à Londres, un certain George Smith, l'un des premiers déchiffreurs des textes cunéiformes, prononce une communication de la plus haute importance devant la Society of Biblical Archaeology, en présence de la reine Victoria. Parmi les tablettes qu'il a rapportées de Ninive, il vient en effet de découvrir un récit du Déluge qui colle trait pour trait à celui que l'on peut lire dans la Bible. Il ne le sait pas encore, mais il a traduit un passage de la désormais célèbre Epopée de Gilgamesh, le plus ancien texte épique de l'histoire de l'humanité, de loin antérieur à la Bible. «Tout y est, résume Jean Bottéro, éminentissime assyriologue, dans Babylone et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré [Hachette, Pluriel]: le Déluge lui-même, averse formidable, qui recouvre et anéantit le monde; l'arrêt du cataclysme; le procédé que le héros utilise, relâchant à la suite trois oiseaux, pour savoir si la terre a commencé d'émerger à la baisse des eaux; le bateau qui échoue sur la plus haute des montagnes.»

La question est réglée. Au XIXe siècle, Ernest Renan, puis Alfred Loisy, l'un des pères de l'exégèse historico-critique, achèvent la démonstration. «Le point de départ du mythe, écrit Loisy, est sans doute l'inondation annuelle de la basse Chaldée… Le tout s'est mêlé et a été grossi dans la perspective du passé lointain.» Il aura suffi aux Hébreux, déportés en masse à Babylone par Nabuchodonosor durant l'Exil, entre 587 et 538 avant notre ère, d'assimiler l'épisode et de le transposer, plus tard, dans leur propre livre saint.

Adieu Déluge, arche, animaux... Restent les enfants de Noé. L'Ararat, aujourd'hui en terre d'islam, a vu l'éclosion du premier royaume chrétien de l'histoire, l'Arménie. Il en reste un sentiment de plénitude que l'on ressent en quittant la région, comme on y est arrivé, par l'aéroport de Van. Sur une petite île qui flotte au milieu du lac turquoise se dresse un des joyaux de l'architecture arménienne, partiellement restauré par la Turquie: la splendide église Sainte-Croix d'Akhtamar, bâtie au XIIe siècle. Sur des hauts-reliefs parfaitement conservés, on peut voir Noé, mais aussi Adam et Eve, le Christ et les prophètes. Le lieu est idyllique. Face aux eaux profondes, à l'ombre de la pierre blonde, des familles kurdes et turques goûtent à la paix: l'Eglise poursuit sa mission. Un vacancier turc, souriant, s'attarde sur une fresque représentant David et Goliath. Une jeune bénévole turque, outils en mains, reconstitue avec amour une croix de pierre brisée. C'est la plus belle image que l'on puisse rapporter du pays de l'Ararat.


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