On
ne monte pas à l'Ararat. On en descend. Nous tous, paraît-il,
arrière-petits-enfants de Noé. Car, si l'on cherche encore
l'emplacement du jardin d'Eden, où Adam et Eve ont mangé le
fruit défendu, le récit du Déluge, tel qu'il est rapporté
par la Genèse (8, 4), se veut des plus précis. «Au septième
mois, au dix-septième jour du mois, l'arche s'arrêta sur les
monts d'Ararat.» C'est donc ici, en Turquie, à la frontière
même de l'Arménie et de l'Iran, à 1 000 kilomètres d'Ankara
et à 40 d'Erevan, que la vie est supposée avoir recommencé
sur terre. Si l'on en juge par l'état présent du monde, il
fallait que son premier jet soit vraiment épouvantable pour
que Yahvé, éternel insatisfait, décide un beau matin d'effacer
le disque dur: «La fin de toute chair est arrivée, je l'ai
décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes
et je vais les faire disparaître de la terre.» Mais Dieu est
grand. Avant de cliquer, il sauvegarde Noé: «Fais-toi une
arche en bois résineux… De tout ce qui vit, de tout ce qui
est chair, tu feras entrer dans l'arche deux de chaque espèce
pour les garder en vie avec toi».
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A. Güler/Magnum

L'Ararat, côté turc. La plus haute
montagne du monde, si on la considère non pas du niveau
de la mer, mais du niveau de la plaine qu'elle domine.
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Le
décor est planté. Pour les mystiques, l'Ararat est la montagne
sacrée par excellence, la demeure du Très Haut, au point d'en
fouiller la moindre crevasse à la recherche d'un reste d'embarcation.
Aux sceptiques ses 5 165 mètres couronnés de neige immaculée
suffisent à imposer le respect. Cela vaut bien le voyage.
L'avion
qui se pose au bord du lac de Van, sur l'aéroport le plus
proche de l'Ararat, décrit une large boucle au-dessus des
eaux immobiles. C'est un décor de science-fiction, à plus
de 1 600 mètres d'altitude, mélange de Mongolie et d'Islande,
piémont constellé de roches basaltiques, parcouru par de petits
troupeaux de moutons laineux que font paître des enfants tristes.
Très vite, la voiture se transforme en machine à remonter
le temps. Entre Bible et mythologie. Au nord, pas si loin,
la mer Noire et le pays de Jason, la Colchide et sa Toison
d'or, où les Grecs imaginaient un eldorado. Au sud, la Syrie,
la Mésopotamie, mais d'abord, à seulement 300 kilomètres,
le pays de Haran (non loin d'Urfa), contrée natale d'Abraham.
A l'est, la patrie des Perses et ses paysages lithiques, pays
brûlant dont on devine l'aridité en scrutant l'horizon ocre.
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Au
détour d'un virage, sans tambour ni trompette, le voici
qui surgit, sublime
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Seuls
de fréquents barrages de l'armée turque, omniprésente ici,
rappellent que nous sommes en région kurde. «Tamam, tamam»
(«OK, OK»), se contentent de dire les soldats, d'une tenue
impeccable, sous le regard d'un officier invariablement doté
de Ray-Ban. A flanc de montagne, les troupes ont inscrit à
l'aide de pierres blanches des slogans patriotiques suivis
du nom de leur unité et du croissant turc: «Ne mutlu Türküm
diyene» («Quel bonheur d'être turc»). Impossible d'ignorer,
même si l'état d'urgence a été officiellement levé l'an dernier
dans ces parages, que la guerre menée par Ankara contre les
séparatistes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan)
a fait 30 000 morts (dont beaucoup de civils turcs) lors
des quinze dernières années. La Turquie, toujours sur le qui-vive,
entretient une armée de 700 000 hommes et n'oublie pas que,
sur une population de 63 millions d'habitants, elle compte
plus de 15 millions de Kurdes, dont la démographie est galopante.
Mais les efforts de pacification sont évidents: le réseau
routier est remarquable, les équipements sont de très bon
niveau, le téléphone portable marche partout, infiniment mieux
qu'en France, et pour tout dire il existe une impression de
sécurité, et, même, de liberté.
Au
fil des kilomètres, le décor se précise. Plaques de neige,
air vif sous le soleil brûlant, sensation d'ivresse, on dépasse
sans s'en rendre compte les 2 000 mètres, dans une vraie
plénitude. Soudain, à l'approche de Dogubayazit, gros bourg
poussiéreux situé au pied même de l'Ararat, le paysage s'aplanit,
le ciel se rapproche, les ruisseaux abondent. Plus d'arbres
ni de cultures; ici, pendant près de six mois par an, tout
est enfoui sous la neige et coupé du monde. En revanche, marmottes
et hermines, bravant le ruban d'asphalte, éperviers et aigles,
dont Yachar Kemal a si bien décrit le vol dans La Légende du mont Ararat (Gallimard),
et quelques cigognes, nichées au sommet des poteaux électriques,
viennent rappeler que Noé emporta avec lui, sur ordre d'en
haut, «les bestioles de toute espèce». L'instinct animal ne
trompe guère. Au détour d'un virage, sans tambour ni trompette
le voici qui surgit, sublime et inégalable: colossal Ararat!
Il
est si subit, si grand, si large, si puissant qu'il semble
tout droit sorti des profondeurs de la terre. Arthur Kœstler,
qui l'avait vu d'Arménie, résume au mieux l'émotion ressentie:
«Il semble très vraisemblable qu'il ait paru flotter avec
le même détachement au-dessus des eaux du Déluge.» C'est un
monument de lumière blanche, éblouissante masse jaillie d'un
haut plateau parfaitement lisse et verdoyant. D'autant que
le ravissement est double. A l'est du Grand Ararat (Büyük Agri Dagi en turc, Massis en arménien), voici que se dessine
la silhouette gracieuse du Petit Ararat (Küçük Agri Dagi en turc, Sis en arménien). Il a beau être plus
bas (3 925 mètres, tout de même), le petit frère est
infiniment gracieux. Une ligne courbe, très régulière, comme
un trait de plume du Créateur, relie les deux monts, distants
d'une quarantaine de kilomètres. Au total, deux pics qui se
répondent dans un rectangle de 40 kilomètres carrés. Merveille
chromatique, qui montre par deux fois le même prodige: des
prairies ascendantes, des sables, puis une strate basaltique
de 1 000 mètres d'épaisseur, juste de quoi souligner
les glaces étincelantes du sommet. Vert, gris, noir, blanc,
le tout dressé vers le ciel. Vision unique au monde et parfaitement
inoubliable.
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L'Ararat
est toujours l'unique mausolée d'un million et demi
de morts arméniens
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On
comprend mieux le choc quand on sait que l'Ararat est en fait
la plus haute montagne du monde si l'on prend sa mesure, non
pas au-dessus du niveau de la mer, mais au-dessus de la plaine
qu'il domine. Dogubayazit est à 1 800 mètres; d'où l'impression
de gigantisme monolithique. Près de 3 400 mètres de dénivelé,
d'un seul bloc. Du côté arménien, l'écart est encore plus
spectaculaire: 4 355 mètres par rapport à la plaine d'Etchmiadzine,
tout près d'Erevan! Alors que l'Everest, l'Elbrouz, le Chimborazo,
le mont Blanc ne dominent les vallées environnantes que de
3 000 à 4 000 mètres.
Seul
un volcan pouvait produire un tel surgissement. La dernière
éruption connue remonte à 1840, date à laquelle l'Ararat se
trouvait en territoire russe, dans la province d'Arménie.
Cette année-là, enfer et damnation. En une nuit, de gigantesques
crevasses se creusèrent sur les flancs, laissant échapper
des gaz terribles qui projetèrent une pluie de roches en fusion.
Le village d'Ahora et le monastère arménien de Sourp Hagop
(Saint-Jacques), vieux de huit siècles, furent rayés de la
carte. Mais, de nos jours, personne, en Turquie, n'a gardé
la mémoire de cette éruption. Normal: l'histoire officielle
turque a farouchement occulté toute forme de référence à quoi
que ce soit d'arménien.
Pour
compenser l'amnésie turque, il faut consulter l'inégalable
Encyclopédie de l'Islam (Brill) - qui
jouit du respect des intellectuels turcs - et demander son
éclairage à Claude Mutafian, maître de conférences à l'université
Paris-Nord et auteur, avec le cartographe Eric Van Lauwe,
d'un excellent Atlas historique de l'Arménie
(Autrement). De Soliman le Magnifique (XVIe siècle) à 1828,
le Grand Ararat fait partie de l'Arménie perse, tandis que
le Petit Ararat devient «une gigantesque borne frontière entre
les trois empires», ottoman, russe et perse. Puis, de 1828
à 1918, le grand rêve d'expansion tsariste vers le sud s'accomplit
et les deux sommets prennent la nationalité russe. Enfin,
en 1918, après le traité de Brest-Litovsk, signé par les bolcheviques
au détriment de toute la Russie, c'est l'Arménie arménienne,
éphémère République, totalement isolée, qui hérite de l'Ararat
avant de le reperdre, en 1920, après une terrible offensive
militaire lancée par Mustafa Kemal, Atatürk.
Résultat,
il n'y a, en vérité, qu'un peu plus de quatre-vingts ans seulement
que l'Ararat est turc: plus précisément, depuis le traité
de Moscou, conclu entre léninistes et kémalistes. Encore la
signature de cet accord, le 16 mars 1921, donne-t-elle lieu
à une passe d'armes fameuse. L'un des représentants turcs
se plaint en effet auprès de Tchitcherine, commissaire du
peuple aux Affaires étrangères, de ce que le blason de la
République soviétique d'Arménie, fédérée de force, ose encore
arborer la silhouette de l'Ararat. Réponse de Tchitcherine:
«Vous avez bien un croissant de lune sur votre drapeau. Et
pourtant, la Lune ne vous appartient pas!»
Soutenue
depuis par les Russes, l'Arménie, devenue indépendante en
1991, manie le symbole autant qu'elle peut. Grande productrice
de cognac, boisson très prisée dans toutes les Russies, elle
fait figurer l'effigie de l'Ararat sur des millions de bouteilles.
Et la reprise de cette production par le groupe français Pernod-Ricard,
il y a quatre ans, n'y a rien changé. De même, il n'y a à
Erevan aucun bâtiment officiel, ni à travers le monde aucune
église arménienne, dans lequel on ne trouve une gravure, peinture
ou sculpture du mont sacré. C'est, vu de l'autre côté, l'équivalent
du portrait d'Atatürk: le culte de la personnalité dédié à
une montagne. Dans son film Le Serpent, avec Yul Brynner en vedette,
Henri Verneuil, né Achod Malakian, fait de la photo de l'Ararat
la clef d'une affaire d'espionnage Est-Ouest. «Ararat» est
également le titre qu'a choisi le brillant cinéaste canado-arménien
Atom Egoyan pour son dernier film - projeté en France en septembre
prochain - qui évoque de manière déchirante le traumatisme
engendré par le génocide de 1915 et sa négation par la Turquie.
A ce jour, l'Ararat est toujours l'unique mausolée d'un million
et demi de morts.
Frères
ennemis. D'après la Bible, Noé aurait eu trois fils: Sem,
pseudo-ancêtre éponyme des Juifs et des Arabes, Cham, prétendument
géniteur des Africains et des Asiatiques, et Japhet, trop
longtemps considéré dans la table des peuples comme le père
des nations européennes. Mais, comme dans toutes les familles,
il y a du scandale. Sitôt le Déluge effacé, Noé plante de
la vigne au pied de la montagne et, en ayant tiré du vin,
se retrouve complètement saoul. C'est en soi du plus mauvais
effet, mais il aggrave son cas en s'exhibant nu devant Cham,
tandis que Sem et Japhet détournent les yeux et couvrent leur
père d'un manteau. Cham est donc condamné à l'esclavage, ce
que plusieurs théoriciens racistes, Arthur Gobineau ou une
certaine pensée allemande, ne manqueront pas d'exploiter bien
plus tard. Aujourd'hui, en tout cas, la route de l'Ararat
voit passer toute la misère du monde: Iraniens, Afghans, Pakistanais,
Bangladais, Chinois viennent d'Asie pour tenter de s'infiltrer
en Europe via la Turquie. A Van, on compte ainsi au moins
100 000 clandestins, terrés dans des arrière-boutiques. A
tel point que l'ONU y a installé une antenne de l'UNHCR (Haut
Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) afin de
contrôler, vaguement, les flux.
Ararat,
tour de Babel. Ceux qui en osent aujourd'hui l'ascension sont
aussi de toutes les nationalités... de l'Est: Polonais, Tchèques,
Hongrois, Ukrainiens. On les retrouvent tous à Dogubayazit,
plate-forme du trafic de pétrole en provenance d'Iran, chez
«Parachute», sympathique Kurde qui tient une agence de «mountaineering and trekking» dans la rue
principale. Son vrai prénom est Ahmet, mais il insiste d'entrée
de jeu: «Appelez-moi Parachute, parce que, par ici, tout le
monde s'appelle Ahmet.» Cheveux ras, moustache de janissaire,
il totalise une bonne quarantaine d'ascensions, ce qui ne
l'empêche pas de fumer clope sur clope. Le tout sous le portrait
d'Atatürk, au milieu des kilims peuplés d'acariens nourris
au kebab et de cartes jaunies indiquant toujours l'URSS. On
est loin de la Compagnie des guides de Chamonix. «Vous voulez
monter là-haut? rigole-t-il. Il vous faut d'abord une permission
administrative d'Ankara. Ça ne prend que trois mois!»
Depuis
deux ans seulement, l'Ararat est classé par l'armée turque
«objectif militaire de deuxième classe», c'est-à-dire d'un
accès autorisé mais réglementé. De 1990 à 2000, tandis que
la guerre contre le PKK d'Abdullah Öcalan faisait rage, c'était
un objectif de première classe, donc strictement interdit.
C'est dire si les alpinistes sont encore rares. Parachute
s'en plaint: «L'an dernier, j'ai accompagné environ 400 personnes.
Cette année, seulement 150 depuis le mois d'avril dernier.»
Il n'y a pourtant pas de vrai danger. «Ce n'est pas très difficile,
explique Parachute, ça prend quatre jours, aller-retour.»
D'abord, on monte en camion jusqu'à 2 200 mètres, puis on
dort sous la tente en partageant le folklore kurde, un agneau
cramé et assez de raki pour oublier qu'on danse sur un volcan.
Mine de rien, on trouve là-haut neuf villages de tentes kurdes,
disséminés sur les pentes, dont les occupants ne redescendent
dans la vallée que lorsque la neige dépasse 1 mètre de hauteur.
Pendant la guerre contre le PKK, l'armée turque a trouvé par
ici des téléphones portables hors d'usage, des piles et même
des antennes satellite. Le deuxième jour, il s'agit d'atteindre
la cote 3200 en s'aidant de chevaux pour porter le barda.
Le troisième jour permet de dépasser les 4 200 mètres après
quatre heures de marche au maximum, pour garder ses forces.
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Ahurissant
palais d'Isakpacha, une des merveilles islamiques de
Turquie, palais des mille et une nuits
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Le
pire est réservé au quatrième et dernier jour, puisqu'il faut
partir à 6 heures du matin, toucher le sommet à 5 165 mètres,
ne pas y rester plus d'un quart d'heure en raison d'une température
avoisinant les moins 35 degrés, et redescendre en cavalant
afin d'éviter d'être surpris par le coucher du soleil. Facile?
Pas tant que ça… L'an dernier, un Turc d'Izmir y a laissé
sa peau. «C'est moi qui suis allé le chercher, raconte Parachute
en ouvrant un nouveau paquet de cigarettes. Je l'ai confondu
avec un bloc de pierre...»
Toujours
est-il que Parachute, malin, a choisi de diversifier ses activités.
Par exemple en organisant des visites du site de l'arche de
Noé. L'arche de Noé? On l'a donc retrouvée? «Of
course, dit Parachute en se tordant de rire, on peut
vous la montrer.» Mieux vaut aller voir sur place. C'est à
une vingtaine de kilomètres au sud de Dogubayazit en empruntant
la route qui mène à l'ahurissant palais d'Isakpacha, une des
merveilles islamiques de Turquie, palais des mille et une
nuits sculpté dans un décor lunaire. Le guide spécialisé dans
cette excursion se nomme Zafer. Après avoir traversé quatre
villages kurdes incroyablement isolés, route à peine carrossable,
maisons basses en pisé mais antennes satellite sur les toits,
on arrive au lieu-dit Üzengili. L'endroit a été découvert
en 1948 par un vieux paysan et serait resté inconnu si un
Américain, Ron Wyatt, ne l'avait visité en 1977. Wyatt et
son élève David Fasold, tous deux chrétiens fondamentalistes
«à l'américaine», ont été littéralement frappés de stupeur.
Là se trouve en effet une roche étonnante, dont les contours
évoquent la forme d'une coque précédée d'un python qui ressemble
à s'y méprendre à la proue d'un navire. Et vogue la galère…
Emporté
par son enthousiasme, Fasold a conclu que c'était «indiscutablement»
la marque fossile de l'arche de Noé. A l'appui de son délire,
la longueur de l'empreinte, 164 mètres, ce qui correspondrait
aux dimensions fournies par le livre de la Genèse. Dans un
rapport publié en 1985, il a procédé à une datation «scientifique»:
7250 avant Jésus-Christ. Et il y a vu un bateau à deux ponts
et neuf parois en examinant les traces sur le sol argileux.
C'est, à ce jour, le dernier d'une longue série de délires
sponsorisés par l'office du tourisme. Zafer se marre: «Voilà,
vous l'avez vue, votre arche!» Comment ne pas partager son
ironie, d'autant que, pour lui comme pour tous les musulmans,
Noé n'a vraiment pas pu débarquer par ici? Selon le Coran,
en effet, «L'arche s'installa sur le mont Jûdi» (sourate XI,
44), c'est-à-dire sur l'actuel Cudi Dagi, situé à 500 kilomètres
de l'Ararat, carrément au sud du lac de Van, à l'est de la
ville de Cizre, au fin fond de la Turquie. Oublions Üzengili.
Pour
la plupart des explorateurs, c'est sur l'Ararat que devraient
«logiquement» se situer les restes de l'arche. Que d'énergie
perdue! Dès l'an 330 de notre ère, le patriarche de Nisbis
tente l'ascension, échoue, mais reçoit un fragment du navire
des mains d'un ange qui passait par là. On peut encore admirer
cette sainte relique en Arménie, à Etchmiadzine, siège de
l'Eglise apostolique arménienne, tout près d'Erevan. Impossible
de la manquer, dans son cadre doré. Ce qui n'a pas empêché
un vénérable patriarche de l'Eglise arménienne de rétorquer,
au XIXe siècle, à un alpiniste russe venu lui raconter qu'il
avait vu l'arche: «C'est impossible!» Marco Polo songe également
à l'expédition, avant de renoncer. Puis viennent le botaniste
aixois Joseph Pitton de Tournefort, au XVIIe siècle, qui n'arrive
pas jusqu'en haut, l'Américain Claudius James Rich, en 1800,
l'Estonien Frédéric Parrot de Dorpat et l'Arménien Khatchadour
Abovian, en 1829, considérés comme les premiers à avoir réussi
l'ascension, suivis de près encore par quelques Russes, Allemands,
Anglais, Américains… Sans oublier le Français Fernand Navarra,
qui redescend du sommet en 1956 avec un morceau de poutre.
Le récit de son aventure, publié en 1956 et réédité en 1991
(Téqui) commence simplement par ces mots: «J'ai trouvé l'arche
de Noé.»
Il
arrive que les littéraires viennent au secours des scientifiques.
C'est le cas au sujet de l'arche. Tout montre que l'on se
trouve confronté au mythe parfait, et le carbone 14 est ici
moins utile qu'une bonne connaissance du babylonien. Depuis
1872, les aventuriers de l'arche perdue n'ont plus aucune
raison d'attraper des gerçures. Cette année-là, à Londres,
un certain George Smith, l'un des premiers déchiffreurs des
textes cunéiformes, prononce une communication de la plus
haute importance devant la Society of Biblical Archaeology,
en présence de la reine Victoria. Parmi les tablettes qu'il
a rapportées de Ninive, il vient en effet de découvrir un
récit du Déluge qui colle trait pour trait à celui que l'on
peut lire dans la Bible. Il ne le sait pas encore, mais il
a traduit un passage de la désormais célèbre Epopée
de Gilgamesh, le plus ancien texte épique de l'histoire
de l'humanité, de loin antérieur à la Bible. «Tout y est,
résume Jean Bottéro, éminentissime assyriologue, dans Babylone
et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré [Hachette,
Pluriel]: le Déluge lui-même, averse formidable, qui recouvre
et anéantit le monde; l'arrêt du cataclysme; le procédé que
le héros utilise, relâchant à la suite trois oiseaux, pour
savoir si la terre a commencé d'émerger à la baisse des eaux;
le bateau qui échoue sur la plus haute des montagnes.»
La
question est réglée. Au XIXe siècle, Ernest Renan, puis Alfred
Loisy, l'un des pères de l'exégèse historico-critique, achèvent
la démonstration. «Le point de départ du mythe, écrit Loisy,
est sans doute l'inondation annuelle de la basse Chaldée…
Le tout s'est mêlé et a été grossi dans la perspective du
passé lointain.» Il aura suffi aux Hébreux, déportés en masse
à Babylone par Nabuchodonosor durant l'Exil, entre 587 et
538 avant notre ère, d'assimiler l'épisode et de le transposer,
plus tard, dans leur propre livre saint.
Adieu
Déluge, arche, animaux... Restent les enfants de Noé. L'Ararat,
aujourd'hui en terre d'islam, a vu l'éclosion du premier royaume
chrétien de l'histoire, l'Arménie. Il en reste un sentiment
de plénitude que l'on ressent en quittant la région, comme
on y est arrivé, par l'aéroport de Van. Sur une petite île
qui flotte au milieu du lac turquoise se dresse un des joyaux
de l'architecture arménienne, partiellement restauré par la
Turquie: la splendide église Sainte-Croix d'Akhtamar, bâtie
au XIIe siècle. Sur des hauts-reliefs parfaitement conservés,
on peut voir Noé, mais aussi Adam et Eve, le Christ et les
prophètes. Le lieu est idyllique. Face aux eaux profondes,
à l'ombre de la pierre blonde, des familles kurdes et turques
goûtent à la paix: l'Eglise poursuit sa mission. Un vacancier
turc, souriant, s'attarde sur une fresque représentant David
et Goliath. Une jeune bénévole turque, outils en mains, reconstitue
avec amour une croix de pierre brisée. C'est la plus belle
image que l'on puisse rapporter du pays de l'Ararat.