Le multiculturalisme favorise-t-il l'évolution de la démocratie ?
spécialiste et rapporteur : Varoujan SARKISSIAN
coordinateurs : Vahan KEPENEKIAN et T.M.

Les personnes présentes au groupe de travail étaient plutôt représentatives des divergences que peut susciter en France la question du multiculturalisme. Face à un pôle " républicain " et laïc, nombreux participants se sont montrés favorables à une nouvelle politique plus souple, notamment à l'égard des identités régionales et des minorités linguistiques. L'enseignement des langues a donc été au centre des débats. Fait important : on note par ailleurs que l'assemblée s'est prononcée sans exception contre la formation de ghettos et le repli communautaire.


Les enjeux du débat

Rappel par V. sarkissian


Diversité culturelle

Les sociétés démocratiques modernes sont des sociétés multiculturelles de fait : les cultures " nationales " sont au contact d'identités régionales, de minorités " natives ", d'identités religieuses. Mais ce phénomène s'est accéléré d'une part avec la mondialisation et l'interpénétration des cultures à l'achelle de la planète, d'autre part avec les mouvements migratoires.

Qu'est-ce que le multiculturalisme d'échange ?

Le multiculturalisme d'échange est un modèle politique, défendu en France par le courant sociologique représenté par M. Wieviorka et A. Touraine. Celui-ci consiste à reconnaître les identités culturelles comme une réalité sociale - et à reconnaître en particulier le droit des minorités à accéder à l'espace public, dans la mesure où celles-ci ne remettent pas en cause les principes fondamentaux de nos sociétés : la démocratie et les valeurs universelles. Pour ses défenseurs, le multiculturalisme d'échange constitue un aboutissement du modèle démocratique : après le suffrage universel (démocratie politique), la représentation syndicale (démocratie sociale), il s'agit d'instaurer la démocratie culturelle.

Discussion

La République laïque, modèle indépassable

Les principes sur lesquels repose le modèle républicain sont indépassables (un intervenant a utilisé l'expression d'" alliance républicaine "). On peut les résumer en trois points : il s'agit 1) de créer le ciment nationale en favorisant le sentiment d'appartenance à une seul peuple (en dépit des diffrénces d'origines) ; 2) de redistribuer équitablement les ressources collectives ; 3) d'offrir à tous des chances égales d'élévation sociale, notamment par l'accès gratuit à l'éducation et à l'apprentissage.

Critique du modèle monoculturel français

Si ce modèle républicain est reconnu par les participants comme indépassable, il a fait toutefois l'objet de vives critiques de la part d'une majorité d'intervenants, en raison de ses effets " pervers ". Dans les faits, les principes républicains se traduisent en France par une forte tradition monoculturelle, certains employant le qualificatif " d'ethnocidaire ".
Une intervenante a témoigné du malaise qu'elle avait pu ressentir dans sa jeunesse de part sa différence, sans préciser la nature de cette différence. Un linguiste a exposé les effets dévastateurs du jacobinisme sur les langues régionales corse, occitane et bretone notamment.
L'assimilation serait par ailleurs responsable, chez les " nouveaux français " d'une surenchère nationaliste anti-immigré. On sait que l'électorat lepéniste se nourrit largement des votes en provenance des français d'origine espagnole, italienne, mais aussi arménienne.
L'intégrisme républicain, par ses effets pervers, s'avère finalement comme un danger pour la démocratie à travers deux aspects : 1) la lamination des patrimoines culturels dits " particuliers ", 2) l'émergence d'un racisme de compension de la part des populations assimilées à l'encontre des nouveaux arivants.

Pour une nouvelle citoyenneté

Ces travers ne peuvent combattus qu'avec l'instauration d'une nouvelle forme de citoyenneté. Mais compte tenue des pesanteurs et de la méfiance vis-à-vis du fait communautaire, il s'agirait, selon certains participants, de mener une véritable " révolution culturelle " en France.
D'un point de vu historique, un intervenant a rappelé que sous la révolution française, les " Girondins ", souvent originaires des provinces étaient beaucoup moins favorables à la centralisation que ne l'ont été les " Jacobins " au pouvoir. Leur philosophie politique peut, si nous le souhaitons, servir de modèle pour une " nouvelle France ".
Enfin, s'il est un principe philosophique qui peut s'avérer central dans défense du multiculturalisme démocratique, c'est bien l'idéal de bien-être. Jusqu'ici, en effet, l'Etat républicain a fait du bien-être des individus un de ses principes fondateurs (élévation sociale, éducation, émancipation), en oubliant que l'individu est aussi un être culturel, enraciné dans un terreau identitaire et affectif. Ce sont ces patrimoines, essentiel pour l'épanouissement de la personne, qu'il s'agit à présent de reconnaître, ou en tout cas, de ne plus éradiquer au prétexte de valeur prétendument universelles.

Conclusion

Défense du phénomène culturel

L'assemblée des participants s'est prononcée unanimement en faveur du multiculturalisme d'échange, le reconnaissant comme projet démocratique majeur. Le phénomène culturel doit être reconnu au même titre que les besoins sociaux et politiques. Il faut instituer des rapports horizontaux entre les citoyens et l'état.
Ce phénomène culturel doit être reconnu au moins à deux titres :
- le respect de l'individu à la fois dans sa singularité (dimension individuelle)
et dans sa culture (dimension collective) ;
- la défense des patrimones culturelles, notamment linguistiques.

Les conditions du multiculturalisme d'échange

Pour être véritablement " d'échange ", le multiculturalisme doit éviter une série d'écueils : s'enfermer dans des logiques de conservation, de ghetto, confier à des " notables " plus ou moins traditionnalistes le soins de représenter " leurs " communautés. Les écoles bilingues doivent notamment passer sous tutelle de l'Etat qui devra les financers et ouvrir leur accès à une population mixte.
Par ailleurs, le risque n'est pas négligeable de voir le multiculturalisme récupéré par le néo-libéralisme. Réunir des populations de consommateurs de " produits " spécifiques dans le but de créer de nouveaux marchés serait contraire à la démocratie.
Enfin, le respect de l'individu à la fois dans singularité et dans sa dimension collective relève d'un équilibre difficile à appliquer. Il s'agit bien, ainsi que le propose M. Wieviorka, de " concilier reconnaissance et valeurs universelles ". Cet équilibre reste cependant la seule voie de l'épanouissement de chacun et de tous.