Demain la pluralité des cultures ?
Pierre Bourretz


La France peut-elle faire place à la reconnaissance d'identités différentes ? La réponse renvoie
à une délibération sociale où le rapport de force préexiste entre majorité et minorités.

- Comment pourrait-on définir l'identité collective et une mémoire solidaire ?
Pierre Bourretz : La question est presque tautologique. Par quoi définir une "identité collective", sinon par la référence à un passé commun ? Qu'est-ce qu'une "mémoire solidaire", sinon le partage par une collectivité d'événements constitutif d'une histoire commune ? La difficulté est de passer de mémoires spécifiques constitutives de l'identité de groupes spécifiques à une mémoire propre à des collectivités constituées de plusieurs groupes, où chaque groupe puisse concilier sa propre mémoire avec la mémoire des autres groupes.
- Doit-on passer sous silence les mémoires minoritaires au profit d'une historiographie étatique officielle ?
P. B. : La réponse est bien sûr négative. Les Etats ont sans doute toujours tenté de construire des historiographies "officielles" : récit des origines, des grands événements, des actes de leurs "grands hommes"… Dans l'histoire longue des constructions étatiques anciennes, comme la France, cette historiographie englobe progressivement des "mémoires minoritaires" dans un "grand récit" national ­ sans doute le plus souvent après de grands traumatismes. En France, par exemple, la Première Guerre mondiale a probablement effacé quelques mémoires de ce type : des collectivités régionales dont les habitants devaient partager des souvenirs communs ont vu revenir des soldats qui s'étaient identifiés à la nation combattante et relativisaient ainsi d'autres attachements. Mais ce phénomène avait sans doute été préparé antérieurement : par l'unification (plus ou moins forcée) de la langue, par la généralisation de l'éducation, l'extension de la citoyenneté… Les Etats-Unis voient les mémoires spécifiques des groupes successivement arrivés se fondre dans une mémoire nationale. Certaines communautés peinent enfin à voir leur mémoire reconnue. La différence entre les Etats démocratiques et les autres est double. A la différence des Etat autoritaires ­ et a fortiori totalitaires ­ les Etats démocratiques n'imposent pas une "historiographie officielle". La manière dont les historiens écrivent l'histoire, la façon dont les institutions éducatives l'enseignent, le choix des événements commémorés et leur hiérarchie peuvent entraîner la constitution d'une mémoire majoritaire susceptible de recouvrir les autres. Mais ce phénomène relève moins d'une manipulation que du pouvoir des majorités dans une société démocratique et de ses effets pervers, parfaitement décrits par Tocqueville. La seconde différence est que les Etats démocratiques laissent (ou doivent laisser) les mémoires "minoritaires" s'exprimer, se ritualiser et se transmettre.
- Les minorités peuvent­elles avoir un droit à la mémoire institutionnelle ?
P. B. : Que veut dire une mémoire "institutionnelle" ? S'il s'agit de la reconnaissance par les institutions du droit pour une communauté d'exprimer sa mémoire, de la ritualiser par des commémorations, de veiller à la transmettre… ce droit est évident dans une démocratie. S'il s'agit de demander aux institutions de ritualiser elles-mêmes cette mémoire (jour du souvenir, monuments…), cela doit sans doute relever de la discussion démocratique dans des limites très larges. Une collectivité ne peut pas donner une forme institutionnelle à toutes les "mémoires minoritaires". Toute communauté a cependant besoin de mémoire ritualisée. Entre ces deux pôles, les choses doivent s'ajuster par la délibération. Dès lors, tout revient à l'argumentation, la discussion et la recherche d'un accord, qui pourra déboucher sur une décision des institutions.
- Comment gérer les limites de l'oubli qui implique aussi l'indifférence et le droit à la mémoire d'un crime contre l'humanité ?
P. B. : Une idée discutable est ici en cause : l'homme et les sociétés ont besoin d'oubli ; l'oubli est nécessaire à la vie (Nietzsche). La définition même du crime contre l'humanité implique un devoir de lutter contre l'oubli. Ici, non seulement il n'y a pas de "droit à l'oubli", pour un crime qui est juridiquement imprescriptible, mais il existe un devoir universel du souvenir : juridiquement et moralement, c'est l'humanité entière qui est la victime du crime. Revenant à la question précédente, on pourrait d'ailleurs dire que cet élément offre un argument fort (presque un argument d'autorité) dans la délibération évoquée. Une communauté victime d'un crime contre l'humanité pourrait/devrait revendiquer un droit prioritaire (universel ?) à la reconnaissance institutionnelle de sa mémoire.
- Peut-on imaginer un multiculturalisme d'échanges citoyen ?
P. B. : L'idée à la mode aujourd'hui est qu'il existerait des abus de mémoire, voire ce que l'on pourrait appeler des abus de mémoire dominante. Elle repose sur une prémisse fausse ­ ou même volontairement pernicieuse : la mémoire de chacun est potentiellement hostile à celle des autres, voire cherche à la détruire. Le "multiculturalisme" correspond à l'idée d'une pluralité de cultures à l'intérieur d'une société et à la volonté d'une reconnaissance de ces différentes cultures. L'héritage français du jacobinisme tend à rendre la société rétive à la reconnaissance des différences; le pluralisme de type anglo-saxon y est plus favorable. Il me semble toutefois possible ­et nécessaire­ de concevoir, d'aménager et de garantir un multiculturalisme qui inclut la dimension de la mémoire. Là encore, les choses doivent dépendre davantage de l'organisation de la société civile que de l'attente d'initiatives de l'Etat.
- Une éthique de la responsabilité historique implique-t-elle pour un génocide une politique de réparation qui ne soit pas seulement symbolique ?
P. B. : La "réparation" symbolique est essentielle et n'est d'ailleurs pas étrangère à la formation d'une mémoire commune à partir de mémoires différentes. Mais la réparation matérielle en faveur des victimes et/ou leurs descendants est elle aussi nécessaire, sur un autre plan de la justice. Il reste que cet autre plan de la justice est celui qui relève de la logique de l'imputation : une faute/un crime doit pouvoir être imputé(e) à un auteur, à qui revient en retour la charge de la réparation. Faute de cette relation, on ne peut parler de "réparation", mais de quelque chose comme l'indemnisation d'un préjudice.
Pierre Bourretz
Sociologue, Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales de Paris.