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Génocide et réparations
Par Sherif Bassiouni,
La question des réparations est une question essentiellement politique
dans l'inorganisation actuelle du droit pénal international. Elle
implique donc, et d'abord, un rapport de forces.
- Comment sont appréciés actuellement les résultats
de la conférence de l'ONU contre le racisme?
Sherif Bassiouni : La conférence de l'ONU contre le racisme à
Durban en août 2001 a mis en lumière les grands enjeux de
la question des réparations, concernant notamment l'esclavage et
le colonialisme. Les résultats sont mixtes. je crois qu'il y a
encore une certaine réticence de certains pays à reconnaître
ce que j'appellerais des violations historiques des Droits humains. D'un
côté, il y a quelque chose à dire dans le sens que
les générations actuelles ne peuvent pas être tenues
pour responsables des forfaits des générations précédentes,
et d'un autre, je crois que les générations actuelles doivent
reconnaître qu'il y a eu des violations qui ont été
commises, et réparer ainsi le dommage moral, ce qui est d'une grande
importance pour les générations successives des groupes
dont les droits ont été lésés.
- Peut-on établir des limites temporelles dans le domaine des
réparations ?
S. B. : La question des limites dans le temps se pose plus dans le domaine
économique que pour les réparations morales. Il est difficile
par exemple de considérer les immigrés récents aux
Etats-Unis comme responsables des pratiques d'esclavage des années
1700 - 1800 ; leur imposer les dédommagements de ces crimes serait
absurde. Bien entendu, d'un autre côté, il y a une certaine
responsabilité collective mais qui s'applique essentiellement à
ceux qui ont pris part à la création du dommage, ou à
ceux qui ont par la suite profité du dommage perpétré
par la génération précédente. Par contre si
les générations précédentes ont créé
un certain dommage dans le domaine racial, comme aux Etats-Unis, qui s'est
répercuté sur les générations suivantes, il
y a là moins une question de réparations, qu'une responsabilité
sociale, qui se manifeste aux USA par ce qu'on a appelé l' Affirmative
Act.
- De nombreuses ONG ont critiqué les disparités entre
les réparations obtenues par le peuple juif et celles refusées
à d'autres groupes. Peut-on parler de sélectivité
dans le domaine des réparations ?
S. B. : Il y a certainement des disparités, mais elles sont dues
essentiellement au fait que les organisations juives sont très
efficaces et compétentes ; elles ont une influence certaine aux
Etats-Unis, ce qui à son tour se reflète dans l'influence
des Etats-Unis dans le monde. C'était flagrant dans le cas de la
récupération des comptes bancaires en Suisse. On a vu cela
dans les réparations accordées par l'Allemagne et l'Autriche,
ainsi que dans celles du travail obligatoire dans l'industrie allemande
durant la Seconde Guerre Mondiale concernant les juifs et les autres.
Ces derniers couvrent un nombre important de personnes de diverses nationalités
qui n'ont pas accès à l'information, et ne sont pas organisées.
Résultat, ce seront les organisations juives qui auront la plus
grande part des indemnités, parce qu'elles sont très bien
organisées, et que c'est une communauté très active.
- Quels fondements juridiques vous paraissent les plus justes pour
traiter la question des réparations des crimes contre l'Humanité
et des génocides ?
S. B. : La question des réparations couvre un domaine plus vaste.
Les génocides, les crimes contre l'Humanité sont parmi les
crimes les plus graves, en particulier le génocide, parce qu'il
vise à éliminer tout un peuple en fonction de la race, la
religion, ou l'origine ethnique de ce peuple. Mais il n'y a aucune raison
de limiter la réparation à ces deux crimes. Les crimes de
guerre, la torture, l'esclavage, le trafic de femmes et d'enfants, les
attentats terroristes qui causent des victimes innocentes : tous ceux-là
sont des crimes internationaux pour lesquels, à mon avis, la réparation
doit exister comme elle existe d'ailleurs dans beaucoup de systèmes
nationaux concernant les crimes internes.
- Quelles sont les leçons que la communauté internationale
doit tirer du cas du génocide des Arméniens ? Quelle est
votre approche de la question des réparations dans le cas du génocide
arménien ?
S. B. : Malheureusement le génocide des Arméniens fait encore
l'objet de tiraillements entre les Arméniens et le gouvernement
turc. A mon avis, il serait peut-être intéressant de franchir
un premier pas par l'établissement d'une commission d'enquête
internationale dans le cadre de l'ONU, reconnue pour son impartialité.
Après la création de la commission et l'établissement
des faits, je pense que la communauté internationale, ainsi que
la collectivité turque, auront une dette de reconnaissance à
la collectivité arménienne pour ce qui lui est arrivé.
Il faut d'abord passer par la reconnaissance des faits, puis par la reconnaissance
morale ou ce que j'appellerais la demande de pardon. Je pense qu'à
ce stade, la question économique devient plus secondaire. Mais
pour ce qui concerne les Arméniens qui ont perdu leurs biens et
propriétés en Turquie, il n'y a aucun doute que leur droit
à la réparation continue à exister, et que ce droit
doit continuer à exister également pour leurs héritiers.
- Quelle réponse pouvez vous apporter à la question de
l'impunité pour les crimes contre l'Humanité ?
S. B. : Je dirige actuellement une équipe de travail, chargée
d'établir des principes généraux pour lutter contre
l'impunité. Il s'agit de dire que les crimes internationaux doivent
être traités au moins comme le sont les crimes internes.
Bien entendu, l'application de ces principes implique d'autres considérations
tenant compte des relations internationales où la real politique
des grandes puissances joue un rôle prépondérant.
La question demeure de savoir si nous pourrons introduire dans le domaine
de la real politique, l'idée que les violations de certaines valeurs
humaines ne peuvent pas être négociées.
Sherif Bassiouni,
professeur à l'université De Paul de Chicago, est rapporteur
spécial à la sous-commission des droits de l'Homme de l'ONU
et spécialiste international des questions liées aux réparations.
Président de la commission d'enquête sur les crimes de guerre
dans l'ex-Yougoslavie. Ses conclusions ont été à
l'origine du Tribunal international pour ce crime. Vice-président
du Comité préparatoire pour la création d'une Cour
Pénale internationale, il a présidé à la rédaction
des statuts de la Cour Pénale internationale adoptés à
Rome le 18 juillet 98.
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