Table ronde finale

Présidée par : Richard G. Hovannisian

avec la participation de Fikret ADANIR, Janine ALTOUNIAN, Yaïr AURON, Israël CHARNY, Catherine COQUIO, Bernard JOUANNEAU, Hilmar KAISER, Méroujean KARAPETIAN, André KASPI, Dickran KOUYMJIAN, Bernard LEGRAS, Robert MELSON, Claude MUTAFIAN, Roger W. SMITH, Yves TERNON, Ragib ZARAKOLU

La discussion commence après un résumé des diverses interventions par Richard G. Hovannisian qui propose quelques points à débattre notamment, la question du "racisme" turc, de l'accès aux archives et des recherches en Turquie ; le problème de la reconnaissance par l'Etat turc de la réalité du génocide et de ses conséquences ; celui de la lutte contre le négationnisme par la voie légale et juridique ; les problèmes relatifs à la mémoire et à la sensibilisation de l'opinion publique, et plus particulièrement de ceux des jeunes générations, par l'enseignement et les médias.

André Kaspi * 

J'ai écouté le Professeur Hovannisian avec beaucoup d'attention, avec beaucoup de regret aussi. A mesure qu'il rappelait ce qu'a été le contenu de chacune de ces séances, j'ai compris combien j'avais eu tort de n'être pas présent. Le colloque, me semble-t-il, a été d'une très grande tenue et de ce point de vue-là, même si nous ne disposons pas de tous les documents que nous souhaiterions avoir, il me semble que la connaissance progresse et c'est là sans aucun doute l'objectif majeur de tout colloque. Mais je voudrais également souligner un autre fait : c'est que celui-ci se tient dans l'amphithéâtre Richelieu. Certes, ce n'est pas la première fois qu'un colloque de ce genre entre à la Sorbonne. Mais c'est précisément par la reconnaissance universitaire, académique, que ce type de colloque revêt toute la valeur que l'on peut attendre de lui. Et il me semble tout à fait remarquable que nous puissions nous retrouver aujourd'hui à plus 500 personnes dans cet amphithéâtre Richelieu après un colloque qui a duré deux jours et demi. Je voudrais donc souligner ce fait parce que cela me semble un aspect extrêmement positif.

Trois questions majeures, me semble-t-il, ont été posées. Je vais essayer d'y répondre. Je peux garantir au président que je n'ai pas de sang arménien dans les veines. Par conséquent je tâcherai de respecter le temps qui m'est donné. Remarquez, le sang juif ne vaut pas mieux.

La première question est : à quoi sert la reconnaissance du génocide ? Tout dépend bien sûr de la date à laquelle la question est posée. Tout à l'heure, on faisait remarquer qu'il y a des points communs et beaucoup de divergences entre la Shoah et le génocide des Arméniens. Et par conséquent, lorsque je réfléchis au génocide des Arméniens, je ne peux pas m'empêcher d'avoir à l'esprit la Shoah. Or ce que je constate, c'est qu'il peut y avoir dans un premier temps la volonté de faire reconnaître le génocide par celui qui l'a commis pour en obtenir des réparations. Mais quand on réfléchit bien, ces réparations ne servent à rien, puisque l'on se trouve face à des actes irréparables. Il faut donc que le génocide des Arméniens entre dans la catégorie des événements historiques qui ont hélas marqué le XXe siècle. C'est en ce sens qu'il prendra toute sa valeur, et il la prendra d'autant plus que, s'il n'est pas reconnu, ce serait assassiner une deuxième fois les morts. Nous avons à leur égard un devoir de mémoire qui précisément nous oblige à rappeler leurs souffrances, mais tout cela dans un cadre historique.

La deuxième question qui a été évoquée porte sur l'enseignement. Il s'est trouvé – vous l'avez rappelé tout à l'heure – qu'en 1993 l'Université de Paris I m'a demandé d'organiser des conférences publiques sur l'histoire de la Shoah. Ces conférences ont eu lieu dans cet amphithéâtre. Il y en a eu dix. La dixième, en mai 1995 (compte tenu d'ailleurs du nombre de participants, nous avons changé d'amphithéâtre, nous nous sommes retrouvés dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne). A côté de ces conférences publiques, nous avons organisé un séminaire de Troisième cycle sur l'histoire de la Shoah. Aujourd'hui encore, dans le séminaire d'Histoire contemporaine des mondes étrangers et des relations internationales, il existe un séminaire d'histoire de la Shoah. Je le dis sans forfanterie : c'est le seul exemple que je puisse donner dans l'université française, mais au moins cela existe. Et cela veut dire que les étudiants, qu'ils préparent une thèse de doctorat ou qu'ils préparent un mémoire de maîtrise, ont ainsi la possibilité de trouver au sein de l'Université des directeurs de recherche qui sont prêts à les conseiller, et qui considèrent que l'histoire de la Shoah est une histoire qui fait partie de notre temps, qu'elle mérite d'être étudiée même en dehors du milieu communautaire, surtout en dehors du milieu communautaire. Je crois que de ce point de vue, cela donne une indication sur ce que nous devons continuer à faire, qu'il s'agisse de la Shoah ou du génocide des Arméniens.

A deux conditions toutefois. La première de ces conditions c'est que nous ne pouvons pas faire de l'histoire lacrymale. Je veux dire par là que le deuil dure ce qu'il dure. Et à partir d'un certain moment nous devons passer à une autre étape. Un historien est contraint à une certaine ascèse, il ne peut pas baigner constamment dans la douleur, il a besoin de réfléchir, d'interpréter, peut-être même quelquefois de paraître un peu froid. Mais c'est indispensable pour qu'il fasse passer le message. Et la deuxième condition, c'est que cette histoire ne soit pas militante. Nous avons trop souffert, tout au long de notre siècle, d'une histoire militante qui ne touchait ni la Shoah, ni le génocide des Arméniens, mais qui impliquait bien des aspects de notre vie quotidienne, nous avons trop souffert de cette histoire militante pour en renouveler les effets néfastes lorsqu'il s'agit de sujets qui nous préoccupent, qui nous sont chers et auxquels nous tenons à donner toute la notoriété nécessaire. Alors évidemment, cela ne signifie pas que subitement les jeunes générations vont venir en foule travailler sur l'histoire de la Shoah ou sur le génocide des Arméniens, cela ne signifie pas que subitement tous les manuels scolaires vont consacrer des pages et des pages à ces événements-là. Mais cela veut dire en fait que la sensibilisation est de plus en plus forte et qu'à mesure que cette imprégnation se fait, le message passe.

La dernière question porte sur la loi Gayssot. Là, je dois dire que – je ne sais pas évidemment quelle a été la teneur de votre débat puisque j'ai dit tout à l'heure que j'avais été absent – je partage les hésitations des historiens américains et de la plupart des historiens français. Je ne crois pas dans l'efficacité de la loi Gayssot. Et je m'explique. Je n'y crois pas tout en sachant que dans un certain nombre de cas, elle a donné des résultats qui ne sont pas négligeables. Elle a permis des condamnations tout récemment. Mais, il me semble que cette loi se heurte à deux obstacles.

Le premier de ces obstacles, c'est en effet, comme vous l'avez rappelé, Monsieur le Président, la crainte de la censure, le sentiment que l'on a quelque chose à cacher ou que l'on ne peut pas prouver suffisamment, et qu'il faut donc que la justice tranche. La démarche des historiens, la démarche des juges ne sont pas identiques, et je ne pense pas, moi, que les juges ou un jury puissent faire appel à un historien comme témoin. Dans des circonstances récentes, j'ai manifesté mes réticences sur ce point. Mais, en revanche, je crois que la justice a raison d'agir lorsqu'il s'agit de problèmes qui peuvent toucher à l'ordre judiciaire ; elle ne peut rien faire lorsqu'il s'agit de problèmes qui touchent à l'ordre historique. C'est plutôt du domaine de l'enseignement.

Le deuxième obstacle auquel se heurte la loi Gayssot — et on y pense rarement — c'est en fait qu'aujourd'hui, nous vivons dans un monde de communication sans frontières. A une époque relativement récente, j'ai eu l'occasion de constater qu'un chercheur qui utilise son ordinateur, qui surfe sur le Web, peut raconter tout et n'importe quoi, nous n'avons aucun moyen de lui appliquer la loi Gayssot. Et nous avons d'autant moins de moyens de la lui appliquer qu'aujourd'hui il est extrêmement difficile de localiser les origines d'un message. Tous les techniciens vous diront que l'on peut aisément trafiquer le nom de l'expéditeur. Donc, on ne peut pas localiser, et dans la mesure où la loi Gayssot ne s'applique pas à d'autres pays, il est évident qu'elle devient inefficace. Consultez régulièrement le Web, et vous verrez le nombre de sites négationnistes qui existent. C'est bien la preuve que, malgré la loi Gayssot, nous n'y pouvons pas grand-chose. Donc ce n'est pas par la répression judiciaire que nous devons agir, c'est avant tout d'une manière positive.

Richard Hovannisian

Merci beaucoup. Je regrette qu'il ne soit pas possible d'organiser ici un débat public et d'échange d'idées entre vous et le professeur Francillon. En ce qui concerne votre cours sur la Shoah, il me semble qu'à l'Université, il est trop tard pour commencer à parler des droits de l'homme. On devrait aborder ces questions dans le primaire ou le secondaire, au collège ou au plus tard au lycée pour qu'en arrivant à l'université, les étudiants soient déjà préparés et aient acquis les connaissances de base nécessaires pour aller plus loin. J'aimerais aussi dire un mot sur le deuil : je suis d'accord avec vous. Il est entendu que le deuil ne peut durer indéfiniment. Je considère que le déni et la négation continuels par l'actuel gouvernement d'Ankara du génocide des Arméniens est l'un de ses plus grands crimes, car il interdit de mettre un terme au deuil. Et aussi longtemps qu'il n'y aura pas de reconnaissance, ce deuil se manifestera de multiples et diverses façons, ni positives ni constructives, et pourtant il demeurera, semble-t-il.

Bernard Legras *

Le cadre de ce Colloque international en Sorbonne, l'amphithéâtre Richelieu, est pleinement un lieu de mémoire et d'histoire pour ces journées de travail et de réflexion sur le génocide de 1915. Il est éminemment symbolique, car dédié à la paix, comme l'affirme l'inscription latine placée sous sa coupole : pacem summa tenent. Les noms des trois villes, Athènes, Rome et Paris, qui l'accompagnent revêtent également de fortes significations.

Cet amphithéâtre a été construit à la fin du XIXe siècle par la Troisième République triomphante, quand l'Empire ottoman était encore multinational. L'Asie mineure était une véritable mosaïque ethnique, où cohabitaient, dans des régions qui n'étaient nulle part totalement homogènes ethniquement, des Arméniens, des Assyro-Chaldéens, des Grecs, des Juifs, des Kurdes, des Tcherkesses, des Turcs, des Tziganes, etc. Sur les quais de Smyrne, la principale ville d'Anatolie, les Grecs, majoritaires, se mêlaient aux Juifs sépharades parlant le ladino, le vieil espagnol de 1492, et aux Turcs, qui minoritaires, la surnommaient "Ghiaour Izmir" (Smyrne l'Infidèle). On pouvait aussi entendre le français des élites bourgeoises, dont les enfants étudiaient dans des écoles religieuses catholiques françaises, ainsi celle de Cordelio, au Nord de la ville, au bord de l'Egée, dont un élève acquit beaucoup plus tard des responsabilités de premier plan en France. Istanbul, la capitale de l'Empire, s'appelait encore Constantinople. C'était également une ville cosmopolite, portant un nom grec, celui de la seconde Rome. Le XIXe siècle finissait, et personne ne pouvait imaginer les horreurs que des hommes feraient subir à d'autres hommes tout au long du XXe siècle, de Deïr es-Zor à Auschwitz, du Kampuchea démocratique aux Grands Lacs d'Afrique.

Or les négationnistes, qui n'ont pas leur place ici - car Claude Mutafian l'a bien dit : "On ne parle pas avec des négationnistes", de même que Sartre disait : "On ne parle pas avec des antisémites" - remettent profondément en cause les valeurs de civilisation symbolisées par ces trois villes. Athènes, c'est la Grèce, la cité qui a développé un modèle politique - la démocratie - et culturel - l'effervescence de la création artistique et intellectuelle - qui a marqué le destin de l'Europe depuis la Renaissance. Rome, c'est l'idée d'Empire, et celui d'une culture mondiale, celui d'un vaste espace où les hommes circulent librement, jusqu'aux frontières de l'Arménie antique, et où la romanisation porte en elle le principe d'une plus grande égalité des hommes entre eux, même si l'esclavage n'est pas remis en cause. Paris, c'est la ville de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789, c'est celle de la proclamation de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, dont nous célébrons cette année le cinquantenaire.

Mais je voudrais ici me tourner vers les absents — les absents qui sont essentiellement les Turcs — vers le peuple, vers les élites, vers le gouvernement turcs. Nous avons dit en effet que le génocide des Arméniens est un crime contre l'Humanité, et qu'à ce titre là, il nous concerne tous. C'est la raison de ma présence. Mes racines familiales ne me rattachent ni à l'Asie mineure, ni même au bassin méditerranéen (mais à l'Alsace et à la Lorraine). Je suis ici parce que l'intitulé retenu par le CDCA pour ce colloque me paraît vraiment pertinent : "L'actualité du génocide des Arméniens". Le mot fort, ce n'est pas "génocide", c'est "actualité". Madame Aubrac disait récemment que le verbe "résister" se conjugue au présent. Le devoir d'histoire et de mémoire doit aussi prendre sa place dans le présent. Mais je suis également ici en tant qu'historien de la Grèce antique.

Or, le négationnisme officiel turc va beaucoup plus loin que ce que l'on a dit ici. Les Turcs n'assument pas en effet leur histoire territoriale. L'histoire officielle ignore en fait les millénaires qui se sont déroulés entre la civilisation hittite et la prise de Constantinople. La construction de cette histoire nationaliste s'est faite dans les années trente dans la Turquie de Mustapha Kémal. Elle n'a pas été depuis remise en cause comme l'a bien montré, dans une étude fondamentale, l'historien Etienne Copeaux (Espaces et temps de la nation turque. Analyse d'une historiographie nationaliste (1931-1993), Paris, éditions du CNRS, 1997). La Grèce antique se trouve ainsi effacée. Oubliés : Homère, qui est un Grec d'Asie, sans doute originaire de Smyrne ; oublié Hérodote d'Halicarnasse (auj. Bodrum), que Cicéron considère comme "le père de l'histoire" ; oubliée la philosophie ionienne du VIe av. J.-C., la première philosophie grecque. Oubliés trois millénaires d'hellénisme en Asie, depuis l'arrivée des premiers Grecs sur la côte égéenne de l'Anatolie vers 1000 av. J.-C. jusqu'à leur départ comme réfugiés après la chute et l'incendie de Smyrne en 1922. La Grèce byzantine se trouve quasiment rejetée dans le même oubli. La conservation des riches patrimoines architecturaux et culturels arméniens, assyro-chaldéens et grecs, ainsi que la préservation des toponymes souvent multimillénaires de la Turquie moderne, ne sont de même guère pris en compte. Et que dire de la situation prévalant dans le nord de Chypre occupé par l'armée turque depuis 1974 au mépris du droit international ?

Cette construction d'un imaginaire national, relayé par l'enseignement scolaire, reposant sur une falsification de l'histoire, est cependant en partie remise en cause. Il faut saluer les efforts d'universitaires et de chercheurs turcs pour étudier les magnifiques sources archéologiques que la civilisation grecque a inscrites dans le sol de l'Anatolie, en particulier dans le domaine épigraphique. Il faut aussi constater la création de quelques chaires d'enseignement en histoire byzantine (Université d'Ankara et Université du Bosphore à Istanbul).

La Turquie doit ainsi faire devoir d'histoire vis-à-vis d'elle-même et échapper à une situation schizophrénique où elle nie ce qu'elle sait pourtant exister. Les Hittites ne sont pas les ancêtres des Turcs. L'histoire de l'Anatolie ne commence pas en 1453. Celle des non musulmans de l'empire fait intégralement partie de celle de l'histoire ottomane, dont la République de Kémal est bien l'héritière. Les Turcs doivent aussi faire devoir de mémoire, car les Turcs d'aujourd'hui ont souvent des ancêtres grecs et arméniens. Combien ont une grand-mère, un arrière grand-père ou une arrière grand-mère arméniens ou grecs ? Les familles turques le savent sans doute : je suis certain que dans les mémoires familiales ce sont des origines qui ne sont pas totalement occultées. Quand la Turquie aura fait preuve du courage nécessaire pour tourner son regard vers le passé, fût-il douloureux ; quand elle se sera comportée comme la France d'aujourd'hui vis-à-vis de Vichy ; quand elle aura la même position que l'Allemagne, qui a reconnu la Shoah, bien que la Turquie de 1998 ne soit pas dans la même situation internationale que l'Allemagne de 1945, alors elle pourra se regarder face à elle-même et se considérer vraiment comme un pays laïc, démocratique et tolérant.

Elle en tirera le plus grand profit. Une grande partie de ses difficultés internationales actuelles, en particulier vis-à-vis de l'Union européenne, vient de ce qu'elle n'assume pas sa propre histoire. Elle s'est résolue à nommer "Kurdes" les Kurdes et non plus "Turcs des montagnes". Elle doit nommer de son nom le génocide des Arméniens de 1915.

Claude Mutafian

Je voudrais juste compléter ce qu'a dit Bernard Legras. Dans la vision, disons plutôt l'interprétation ou la version historiographique turque, il y a effectivement tout un côté qui est exactement conforme à ce qui a été présenté. Mais il y en a un deuxième qui est encore beaucoup plus grave et beaucoup plus pervers.

Dans les années trente, sous le régime républicain turc, Mustafa Kemal a créé une Société d'Histoire turque dont le but pratiquement avoué est de refaire toute l'histoire de l'Anatolie. Et c'est très curieux, on trouve parallèlement en Turquie les deux versions : soit effectivement tout a commencé en 1453, cette terre a toujours été turque. Les Hittites sont des Turcs. Les sultans ottomans sont les continuateurs et les descendants des empereurs byzantins ; l'Empire byzantin était en décadence, c'est pour ça qu'il a fallu lui donner un sang nouveau. 1453 était non pas une coupure, mais une régénération de l'Empire byzantin dans un autre cadre, Mehmet le Conquérant étant le descendant de Justinien. En 1983, il y a eu à Istanbul une exposition sur les civilisations anatoliennes avec un catalogue en trois volumes. Le premier volume, sur les Hittites, les Grecs, les Romains. Le deuxième volume, Byzance. Et le troisième volume, les Seldjouks, les Ottomans. Et tout cela étant présenté comme une continuité. Bien entendu, le mot "arménien" ne figurait nulle part. Mais, parallèlement à cette tendance à nier même le passé grec, il y a aussi une tendance à turquiser le passé, non seulement le passé grec, mais aussi le passé romain, et le passé hittite même. Même l'Ourartou est turquisé. Les Ourartéens aussi sont des Turcs, et donc les Ottomans sont simplement de nouveaux peuples turcs qui sont venus s'ajouter aux autres. Alors on va chercher, par exemple, des origines turques à certains empereurs byzantins, etc., pour réécrire cette histoire.

Stephan Astourian

Ce matin, Mr. Fikret Adanir a fait quelques remarques sur la notion de racisme auquel je m'étais référé. Disons qu'en fait, la politique turque n'est pas exactement raciste, mais assimilationniste. Pour être absolument franc, nous avons eu une très bonne discussion en privé et nous avons pu clarifier nos idées réciproques, mais je voudrais dire en public qu'il n'y a aucun doute que le concept de race existait dans l'Empire ottoman, et suivant la suggestion du Professeur Kaspi, je voudrais ici le démontrer avec une froideur totalement sèche qui m'est d'ailleurs habituelle, en disant que le mot "õrk" en turc ne signifie que "race". Pour étudier cette question, j'ai écrit une note de trois pages en me référant à la linguistique, aux mots, au vocabulaire de la fin du XIXe siècle, en utilisant les dictionnaires, les articles et les revues de l'époque qui, du fait que le français était encore une langue internationale, comportent souvent à côté des mots turcs la traduction française. Et on voit que par exemple"ilmi ensa bibeser" signifie la "science des relations de l'humanité", à savoir l'ethnologie, "târifi ahvaly millel", "la description des conditions des peuples", à savoir l'ethnographie, "millel", le pluriel de "millet" est utilisé pour se référer à la "nation", "au peuple" ou à la "communauté religieuse", nationalisme est rendu par "kamiyet", etc., etc. et quand on en arrive au mot "õrk", qui est utilisé par les idéologues turcs, il s'agit bien de race, et je peux vous donner une quinzaine d'expressions se référant à ce mot. Ceci étant dit, quand on a des idéologues turcs qui vous disent que la nouvelle race, celle qui va dominer le monde, est la race turque, je crois qu'il est clair que nous avons là une forme un peu primitive, marquée par l'influence d'historiens européens de la fin du XIXe siècle, qui avaient découvert les peuples turcs de l'Asie Centrale ; donc on a un emprunt ici de l'idée de race dans l'Empire ottoman, utilisée à des fins politiques.

Ma conception de ce que j'appelle racisme y voit essentiellement une idéologie de domination, dans un sens très large. Je ne fais pas de distinction très précise, et je n'accepte pas telle quelle, la notion pseudo-scientifique de "race" comme étant une notion à utiliser et à conceptualiser en sociologie elle-même, et je suis en cela à une école de pensée qui s'élargit de plus en plus. Il y a aussi des références au Sauveur, au Seigneur de l'heureuse coordination des planètes, qui est en fait un leader fasciste, et le Professeur Adanir lui-même s'est référé au proto-fascisme de cette époque. Autre précision utile, après une discussion avec le Professeur Melson : dans l'Empire ottoman, il n'y avait pas une classification pseudo-scientifique, raciale, des peuples, telle qu'elle existait sous le nazisme, nous n'avons pas de hiérarchie des peuples, avec les Juifs étant moins que zéro, les Tziganes, etc., puis les Slaves, etc., il n'y a pas de telle hiérarchie et l'utilisation de la notion de "race" est certainement moins scientifique, il n'y a pas de vocabulaire pseudo-biologique, etc.. Donc quand j'insiste sur cette notion de race qui repose sur des recherches nouvelles et sur des sources originales, je ne dis pas que cette utilisation soit exactement la même que celle qui a suivi 25 ou 30 ans plus tard.

Fikret Adanir

Je ferais juste quelques remarques. La première : la culture islamique turque reconnaît soixante douze nations et demie, la demie étant la tzigane. Et quand les Tziganes se convertissent à l'islam, ils continuent à payer la Djizieh, ils ne peuvent ni renoncer à leur statut ni l'améliorer. Je veux donc dire qu'il y a aussi des concepts de "race" dans la culture islamique turque. Mais je tiens à faire quelques commentaires sur l'exposé du professeur Legras. Je dirais qu'il y a depuis longtemps une tendance, chez les byzantinologues par exemple, à parler d'études post-byzantines alors qu'ils entendent par là les études ottomanes, les ottomanistes préférant parler d'études pré-ottomanes plutôt que d'études byzantines. Mais on commence à surmonter ces tendances. Il existe depuis quelques années en Crète, à Zakhariadou, un Centre d'Etudes ottomanes, et en Turquie, non seulement à Ankara mais aussi à Istanbul à l'Université du Bosphore, il y a une jeune académicienne, une élève du professeur Spiros Vryonis qui enseigne les études byzantines. En ce qui concerne l'absence d'éléments grecs dans la conscience historique turque, je souhaiterais vivement que l'on évite les anachronismes. Dans la période kémaliste, effectivement, il y a eu une phase historiographique où l'on prétendait que les Turcs descendaient des Sumériens, des Babyloniens. Mais aujourd'hui allez à Ankara, vous verrez le Musée d'Hittitologie, et un collègue de l'Université de Bochum fait depuis des années des fouilles à Millet. C'est un des plus grands chantiers d'excavation de toute l'Anatolie occidentale ; il y a des Américains, des Français, des Turcs et des Allemands qui y travaillent, et bien sûr, parmi d'autres choses, ils trouvent des vestiges grecs, minoens ou même égyptiens. Pour cette raison, je suppose que l'étude populaire que vous avez eu en main, a probablement dit qu'il n'y avait rien de grec dans la culture de la Turquie, mais les collègues grecs se froissent parce que les Turcs disent Yunanistan, Yunan (Ionie, Ionien). Il est donc logique qu'un Turc pense qu'il n'y avait pas de Grecs mais des Ioniens. Et de même, dans le monde islamique, les Turcs d'Anatolie sont appelés Rumlu, Romains, parce qu'ils viennent d'Anatolie et qu'on pensait qu'ils étaient romains. Vous voyez, ce sujet mérite à mon avis une analyse approfondie.

Ragib Zarakolu *

Je suis très heureux d'être parmi vous et je tiens à remercier le Comité de Défense de la Cause Arménienne pour son aimable invitation. Je pense que le récit de notre expérience sera intéressant pour cette assemblée : savoir ce qui s'est passé, pourquoi nous avons décidé, en 1993, de publier pour la première fois un livre non autorisé en Turquie. Comme vous le savez, nous combattons pour la défense des droits de l'homme en Turquie et nous nous occupons de très graves problèmes comme les exécutions extra-judiciaires, les prisonniers politiques, la torture, et autres. Nous nous sommes mis à réfléchir sur le système extrémiste en Turquie. Et nous en sommes venus à considérer la date de 1915 comme le point de départ d'un système extrémiste. Et pourquoi avons-nous donc décidé de publier ce livre en 1993 ? Parce que nous avions l'impression d'être à la veille d'un nouveau génocide. Pour empêcher les génocides, il faut en parler et commencer l'étude par le premier génocide du XXe siècle, le génocide des Arméniens. Nous avions le devoir de prévenir un nouveau danger. A ce moment-là, en 1993, certains groupes s'organisèrent - ils en existait déjà avant - mais il y avait de escadrons de la mort et une armée spéciale sur la même voie que toutes les "Teskilat-i mahsusa" (Organisation Spéciale).

Il était donc très important pour nous de lancer le débat. Pourquoi avons-nous commencé par le livre de Yves Ternon ? Nous l'avons choisi parce qu'il était chronologique, avec des détails sur ce qui s'était passé. Le livre provoqua un véritable séisme en Turquie. Nous avions aussi très peur de ce qui allait se passer. Nous n'avions pas gardé le titre de Y. Ternon Les Arméniens, histoire d'un génocide, auquel nous avions préféré le titre de l'édition allemande : Le tabou arménien, parce qu'il s'agissait véritablement d'un tabou.

Il y eut une réaction. On voulut nous arrêter et, en 1994, l'explosion d'une bombe nous fit perdre tous nos bureaux. Plus d'une cinquantaine de manuscrits, des ordinateurs et toutes nos archives furent détruits. La bombe ne nous était pas exclusivement destinée. Nous avions pour voisins un journal kurde. Cela faisait d'une pierre deux coups.

La seconde fois, nous avons publié le livre de V. Dadrian et nous avons commencé à voir que nous atteignions notre objectif. Cette fois, nous avons utilisé le mot tabou de génocide : en Turquie, on ne peut utiliser le mot génocide qu'avec le mot prétendu, "prétendu génocide arménien". Ce livre fut également saisi. L'ouvrage de V. Dadrian avait déjà été publié par l'Université de Yale ; c'était un texte détaillé sur les aspects juridiques, nationaux et internationaux, du cas arménien.

Le "procès Ternon" était très intéressant, parce qu'il y eut un procès à Istanbul, et un autre à Paris. A Paris, c'était contre Bernard Lewis et à Istanbul contre nous, tous deux ayant pour sujet la réalité du génocide. On peut étudier les génocides non seulement dans le cadre de symposiums mais — de façon tout à fait paradoxale — il faut aussi aller devant les tribunaux parler de la réalité historique. Nous avons perdu le procès Ternon. Ils voulaient nous condamner à deux ans de prison, ce qui est une très lourde peine. Mais nous avions élaboré une très bonne défense en rassemblant des documents sur les ouvrages de M. Ternon et d'autres et la Cour Suprême dut réduire la peine à six mois avec une amende. Puis nous avons gagné le procès Dadrian, ce qui nous donne le sentiment d'avoir avancé dans notre lutte. Au terme de ce procès la Cour décida qu'il n'y avait pas lieu de prononcer une sentence. Le texte était très intéressant : la Cour n'avait pas pris cette décision parce qu'elle reconnaissait la réalité du génocide mais parce qu'elle nous accusait de créer des tensions raciales entre les peuples, ajoutant que la population arménienne n'était pas assez nombreuse pour que cela crée de l'agitation. C'était là aussi une manière indirecte de reconnaître le génocide : qu'est-il arrivé à ces gens ? Pourquoi ne sont-ils pas dangereux ?

Richard Hovannisian

Ils ne vous ont donc pas condamné parce qu'ils disaient que les Arméniens n'étaient pas assez nombreux pour créer des tensions racistes.

Ragib Zarakolu

Oui. Il y a là une reconnaissance indirecte de la réalité. Nous avons publié quelques autres livres arméniens, grecs, ou sur les droits des minorités. Mais comme il est ici question de notre lutte dans le domaine des génocides, le troisième livre que nous avons choisi a été celui de Werfel, parce que c'est un livre très symbolique et ils ne pouvaient pas oser intenter un procès contre lui. Au lieu de cela, ils ont saisi cinq autres ouvrages que nous avions publiés sur d'autres problèmes et documents concernant les droits de l'homme. Un des livres saisis était le rapport de la commission de surveillance des droits de l'homme sur les excès commis par les militaires.

Peu à peu, nous gagnions du terrain. Avec notre exemple et avec le "séisme" provoqué par le livre d'Y. Ternon, l'état d'esprit a commencé à changer en ce qui concerne le tabou. Par exemple, beaucoup de gens ont, à ce moment-là, eu le courage de s'organiser : formation d'un groupe des droits des minorités dans une association pour les droits de l'homme à Istanbul, publications d'autres livres. Puis, avec la plus grande prudence, la communauté arménienne d'Istanbul a lancé une revue et créé une maison d'édition de littérature arménienne.

Il arrive donc qu'un petit pas puisse faire changer le climat d'ensemble et disparaître le tabou. C'est pourquoi nos autorités ont cherché à faire le silence sur les procès. Pendant le procès, pour la publication du livre d'Y. Ternon, nous étions seuls avec les avocats et les procureurs, sans aucun journaliste turc ni correspondant étranger. Par contre, la solidarité internationale fut pour nous très précieuse, en particulier celle d'International Pen et d'Amnesty International. Voyant que l'ensemble de l'opinion publique appuyait notre lutte, ils ne purent pas dire : "Regardez la communauté arménienne : elle est soutenue par la diaspora". C'était beaucoup plus efficace.

Comme le savent Amnesty International et International Pen, nous avons publié de nombreux livres dans le domaine des droits des minorités sans nous en tenir à la question kurde qui est tout à fait d'actualité. Voilà quelle est notre expérience et il y a donc un espoir d'agir de l'intérieur et j'estime que c'est fondamental. Nous avons publié Ismail Beçikgi, un sociologue, docteur, académicien, qui se consacre à la question kurde et qui a été condamné à quinze ans de prison. Il n'est pas d'origine kurde et il a une mentalité turque. Il se trouve qu'il a choisi un sujet dangereux, la question kurde, mais il n'y a pas encore de spécialiste qui travaille sur le génocide des Arméniens à l'Université. Ismail Beçikgi a essayé de faire quelque chose sur la question kurde et il a été exclu de l'université.

Richard Hovannisian

Merci, Monsieur Zarakolu, de nous avoir fait part de vos expériences (applaudissements). Nous savons qu'il faut de la détermination et du courage pour continuer, et comme vous l'avez dit vous-même, on peut avancer "à petits pas", et chaque voyage commence par un premier pas. Nous espérons donc qu'il y en aura d'autres.

Hilmar Kaiser

J'ai une question pour M. Zarakolu. Le fait de travailler en tant qu'historien ou spécialiste d'études turques sur le génocide arménien permet de tester les gens : ceux qui sont vos amis, ceux qui ne sont pas vos amis et ceux qui prétendent l'être. Je pense qu'il y a des gens très convenables, des conservateurs ou des musulmans, en Turquie et ailleurs dans la diaspora, en particulier en Allemagne, qui soutiennent la recherche sur le génocide des Arméniens. Mais, et j'en viens à ma question, j'ai eu l'impression qu'il y avait un autre groupe, qui dit : "Oui, il y a eu un génocide arménien, mais le nationalisme est mauvais, alors oublions ça"; ou qui : "Il y a eu un génocide arménien, je le reconnais ; alors, il faut nous soutenir sur d'autres points, la question kurde par exemple". Il y a bien reconnaissance du génocide arménien, mais qui n'a plus de sens. C'est

* Professeur à la Sorbonne, André Kaspi enseigne l'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université de Paris I. Parmi les ouvrages qu'il a publiés sur les Etats-Unis : Les Etats-Unis d'aujourd'hui ; Les Américains ; Les Etats-Unis de 1607 à nos jours, Franklin Roosevelt, La Guerre de Sécession ; Kennedy. Citons également, Les Juifs pendant l'Occupation, La Libération de la France.

* Bernard Legras est maître de conférences d'Histoire ancienne à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il a publié en 1998 : Education et Culture dans le monde grec (VIIIe-1er siècle av.J.-C.), Editions Sedes, Paris et en 1999 : Néotês. Recherches sur les jeunes grecs dans l'Egypte ptolémaïque et romaine , Editions Droz (Genève).

* Ragib Zarakolu dirige, avec son épouse Ayché Nour, les Editions Internationales Belgé en Turquie et milite pour la défense des Droits de l'Homme dans son pays et en particulier par la publication de livres sur des sujets tabous, dont plusieurs interdits et saisis.

* Catherine Coquio est maître de conférences à l'Institut de littérature française et comparée à l'Université Paris IV-Sorbonne. Par ailleurs elle participe activement aux travaux de recherche menés dans le cadre de l'Association internationale de recherche sur les crimes contre l'humanité et les génocides.

T