|
Introduction
Le génocide arménien de 1915 est un moment historique d'une suprême violence qui élimina un peuple de sa terre et balaya pratiquement toute trace tangible de ses trois mille ans de culture matérielle et spirituelle. Cette catastrophe sans précédent par son ampleur et par ses conséquences peut être considérée comme le point culminant d'une suite de persécutions et de massacres d'Arméniens dans l'Empire ottoman, en particulier depuis les années 1890. On peut également le replacer dans le contexte spécifique du nationalisme moderne et des grands soulèvements qui ont conduit à la désintégration d'un empire multi-ethnique et multi-religieux et à l'émergence d'un Etat-nation turc fondé sur une société mono-ethnique et mono-religieuse. Le gouvernement ottoman, dominé par le Comité Union et Progrès (CUP) ou parti Jeune-Turc, en vint à considérer les Arméniens comme des étrangers qui représentaient un obstacle majeur à la réalisation de ses objectifs idéologiques, politiques et économiques. Son rejet radical de la société plurielle eut pour conséquence une société uniciste, la destruction des Arméniens ayant été suivie par l'expulsion de la population grecque d'Asie mineure et l'assimilation et la turquification des éléments musulmans non-Turcs. La méthode adoptée pour transformer une société ottomane plurielle en une société turque homogène fut le génocide. Les massacres de masse perpétrés en profitant de l'état de guerre n'ont pas commencé avec le génocide arménien. Tout au long de l'histoire, les populations civiles furent victimes de la brutalité des envahisseurs et d'autres formes de tueries aveugles. Dans le cas arménien cependant, le gouvernement faillit à son devoir fondamental de protection de ses citoyens et retourna au contraire tout le pouvoir de l'Etat contre un élément de sa population. En droit international, il y avait certaines règles et usages de la guerre qui étaient destinés à protéger les populations civiles, mais ces règles ne s'appliquaient pas à des situations internes ou à des mauvais traitements infligés par un gouvernement à ses propres ressortissants. Ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que cet aspect fut inclus dans la Convention des Nations Unies sur la Prévention et la Répression du Crime de Génocide. Cependant, à l'époque des déportations et des massacres des Arméniens, de nombreux gouvernements qualifièrent les atrocités de "crimes contre l'humanité" et rendirent publique leur intention de tenir les autorités turques pour responsables, tant individuellement que collectivement. D'après la Convention des Nations Unies, le génocide s'entend de l'un quelconque des actes ci-après, commis dans l'intention de détruire, en tout ou partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel :
Ce qui est caractéristique dans le cas arménien, c'est que le peuple victime fut soumis à chacune de ces cinq catégories. Des méthodes si radicales et si absolues prouvent non seulement la nature préméditée de la violence mais aussi et surtout la détermination obsessionnelle du régime qui en fut l'auteur, d'exclure les Arméniens de la nouvelle société qu'il voulait créer. Les estimations sur le nombre de morts arméniens sont très variables. Un rapport de la Sous-Commission des Nations Unies sur les Droits de l'Homme donne le chiffre de "au moins un million". Le point important pour comprendre une tragédie d'une telle ampleur n'est pas le décompte exact de ceux qui sont morts – que l'on ne connaîtra jamais – mais le fait que plus de la moitié de la population arménienne a péri et que le reste a été contraint par la force de quitter sa terre natale ancestrale. Le destin des Arméniens fut dicté par la volonté du gouvernement. Bien qu'une grande partie de la population ait participé aux massacres et aux pillages, de nombreux Turcs furent choqués par ce qui se passait et certains aidèrent à sauver et à abriter des femmes et des enfants arméniens. La défaite des empires allemand et ottoman et la chute de la dictature Jeune-Turque à la fin de 1918 offrit aux Alliés la possibilité de mettre en Ïuvre leurs sanctions contre les auteurs des massacres et la réhabilitation des survivants arméniens. Un tribunal militaire turc jugea et condamna à mort par contumace plusieurs des principaux organisateurs du génocide. Mais en raison des événements qui suivirent, on ne fit rien pour exécuter les sentences, et des milliers d'autres criminels ne furent ni jugés, ni même démis de leurs fonctions. Rivalisant pour s'approprier des butins de guerre, les Puissances alliées n'agirent pas de concert pour appliquer les mesures que prévoyait le Traité de Sèvres (10 août 1920) en vue du rétablissement et du retour des Arméniens. Et, par le Traité de Lausanne de 1923, elles cédèrent même aux exigences des nationalistes turcs victorieux que dirigeait Mustafa Kemal (AtatŸrk). La Question arménienne fut complètement abandonnée, puisqu'on ne mentionnait plus ni retour, ni restitution, ni compensation, et les termes "Arménie" ou "Arméniens" n'apparaissaient même pas dans le nouveau traité. Les victimes arméniennes étaient devenues invisibles. Au cours des années qui suivirent, les survivants dispersés concentrèrent collectivement leur énergie sur leur réinstallation et la création de nouvelles infrastructures pour les institutions culturelles, éducatives et religieuses en diaspora. Rendus amers par l'indifférence du monde à leurs malheurs, les Arméniens de la diaspora gardèrent pour eux leurs frustrations, leur traumatisme, et même leur talents créatifs. Il commémoraient le génocide par des services de requiem et des cérémonies du souvenir mais, sur des problèmes fondamentaux, ils ne parvenaient pas à faire entendre leur voix sur la scène internationale. Pendant ce temps, la stratégie des criminels et du gouvernement qui leur succéda, celui de la République turque, consista à éviter toute évocation publique de ce sujet, pensant qu'avec le temps, les survivants disparaîtraient, que leurs enfants seraient assimilés dans leurs pays d'accueil et que la question s'évanouirait d'elle-même. Lorsqu'éclata la Seconde Guerre mondiale, la calamité qui avait frappé les Arméniens était en fait devenue "le génocide oublié". Par certains aspects, il devint encore plus lointain lorsque la guerre et l'Holocauste eurent fait des millions de nouvelles victimes. Les Arméniens continuaient à se souvenir de leurs terribles pertes, mais en cela ils étaient seuls. Ce n'est que lors du cinquantième anniversaire du génocide, en 1965, avec parallèlement l'attention de plus en plus vive portée par la presse et les milieux officiels à l'Holocauste, que les Arméniens commencèrent à trouver des moyens d'extérioriser leurs préoccupations et d'élargir le souvenir du génocide pour y faire participer quelques personnalités du monde intellectuel et politique. La renaissance de l'activisme arménien mina la stratégie turque consistant à éviter d'aborder le sujet du cas arménien tout en continuant à profiter des bénéfices des biens et des propriétés confisqués aux victimes. De ce fait, une campagne concertée de négation commença dans les années 1970 pour se faire de plus en plus sophistiquée et professionnelle dans les années 1980. On peut attribuer dans une large mesure cette évolution à l'intervention de certains universitaires américains et européens, qui saisirent l'importance qu'il y avait à fournir un aval scientifique à la propagande et de placer la Question arménienne dans un contexte relativiste et rationaliste plutôt que de perpétrer la stratégie peu convaincante du déni absolu. Dans les années 1990, les textes négationnistes étaient devenus très élaborés, complétés par des notes, des références d'archives et des bibliographies. Les criminels et ceux qui les ont suivis – le gouvernement et les individus qui continuent à nier ou à rationaliser l'énormité du crime – ont défini l'espace de la rencontre entre mémoire ou oubli. Ils ont à maintes reprises placé en situation défensive les Arméniens qui durent déployer beaucoup d'énergie pour prouver que la Catastrophe (Aghed) avait réellement eu lieu et pour gagner la reconnaissance internationale de ce que le monde entier avait pourtant reconnu et avait su être la vérité pendant et au lendemain du génocide. Par conséquent, le camp des victimes a été contraint de se conformer aux règles imposées par le camp des bourreaux au lieu de trouver et d'utiliser ses propres moyens de célébrer la mémoire, de comprendre, d'instruire, de guérir et de surmonter les obstacles psychologiques afin de retrouver un état de normalité. L'occultation de la vérité a des effets durables et souligne l'erreur de ceux qui affirment que la génération présente n'est pas responsable pour les crimes du passé. Les gouvernements, les institutions, les spécialistes et les individus qui s'engagent sur la voie de la négation et de la rationalisation empêchent la guérison de profondes blessures et l'éclosion totale des énergies créatrices du groupe victimisé. On a souligné le fait que le génocide forme non seulement le point de vue sur la vie des victimes immédiates mais aussi celle des générations suivantes. Au lieu de voir le monde comme un lieu accueillant avec un sens de l'ordre, les groupes victimes ressentent défiance et crainte vis-à-vis de ce que l'on peut attendre d'un monde aussi horrible. Il devient donc essentiel que les victimes comprennent que les événements terribles qu'elles ont connus ne font pas partie de la norme mais ne représentent qu'une aberration au sein d'un ordre mondial généralement satisfaisant. Or, la persistance de la négation rend cela impossible et renforce les sentiments d'insécurité, d'abandon et de trahison. Afin de surmonter ces émotions, les victimes doivent partager leur douleur et leur peine, elles doivent faire entendre leur voix, elles doivent faire reconnaître leurs souffrances par le monde et surtout elles doivent recevoir des expressions de regret et de remords du côté des coupables. Ce n'est qu'alors qu'un sens de la justice et du droit peut être restauré. En attendant, la douleur et la fureur dominent et le processus de guérison est bloqué. Pour les descendants de ceux qui ont perpétré le crime, il est d'une importance vitale d'opérer une introspection, d'affronter et de tirer les leçons de leur histoire, de se demander comment de telles violations ont pu se produire, d'examiner ce qu'il y a eu et ce qu'il y a peut-être encore dans leur société qui soit susceptible de les mener à avoir recours au génocide, et de trouver le salut grâce à des actes de contrition appropriés, à commencer par l'acceptation de la vérité. S'ils ne peuvent, ou ne veulent affronter la vérité, et cherchent à se forger une image d'eux-mêmes qui soit digne, ils peuvent se retrouver engagés sur le chemin menant à la victimisation d'autres groupes. Ce qui arrive aux Kurdes dans les anciennes provinces arméniennes de l'Empire ottoman (que l'on appelle aujourd'hui Anatolie orientale) peut être pris comme illustration de ce fait. Milan Kundera a écrit que la lutte de l'homme contre le pouvoir est la lutte de la mémoire contre l'oubli. Terence Des Pres ajoute que l'on ne peut survivre à des catastrophes nationales que si ceux qui ont subi le désastre, peuvent se rétablir par la pleine connaissance de la vérité de leur souffrance. Les Etats puissants, d'un autre côté, cherchent à vaincre non seulement les peuples qu'ils soumettent, mais aussi les mécanisme culturels qui maintiendraient vivante la mémoire des crimes historiques. Il conclut ainsi : "Kundera a raison ; contre les crimes historiques, nous luttons aussi bien que nous le pouvons, et une partie fondamentale de cet engagement est la lutte de la mémoire contre l'oubli". Ce volume réunit une série d'essais et de travaux qui traitent de quatre thèmes majeurs relatifs au génocide arménien : la recherche historique, la preuve, la mémoire et la négation, et l'approche comparative. Ce sont les minutes d'un grand colloque qui s'est tenu à la Sorbonne en avril 1998, réunissant des spécialistes de diverses disciplines venus de France, de Grande Bretagne, d'Allemagne, de Suisse, d'Italie, des Etats-Unis, d'Israël et d'Arménie et deÉTurquie. Sa Sainteté Aram 1er, Catholicos de la Grande Maison de Cilicie, qui se trouve aujourd'hui à Antelias au Liban, et Ara Krikorian, au nom du comité organisateur, donnent le ton du colloque dans leurs remarques liminaires. La qualité des exposés fut excellente et les discussions vives et intenses. Les interventions démontrèrent collectivement le progrès qui a été accompli dans l'effort pour comprendre le génocide arménien et pour le considérer à la fois dans sa spécificité et en tant que prototype du génocide du vingtième siècle. Bien que le génocide arménien ait eu lieu une génération avant l'Holocauste, la recherche universitaire sur le sujet en est encore à ses débuts. Ce n'est qu'au cours de ces dernières années que nous avons pu dépasser le stade de la phase descriptive pour passer à une véritable analyse et à une interprétation sérieuse. Dans ce processus, il a été nécessaire d'explorer des archives qui étaient, précédemment, soit fermées, soit inutilisées. A ce propos, les deux premiers thèmes du colloque sont interdépendants, puisque les sujets de la récente recherche historique et de la preuve du génocide sont évidemment très liées. Lors des sessions présidées par Alain Jakubowicz et Bernard Jouanneau, les historiens Rouben Adalian, Méroujean Karapétian, Hilmar Kaiser, Raymond Kévorkian, Ara Sarafian et Yves Ternon appuient toutes leurs interventions sur des documents – américains, italiens et du Vatican, allemands, français, russes, turcs et arméniens. Pris ensemble, ces exposés attestent des avancées enregistrées dans la mise au jour de nouvelles preuves en rapport avec le génocide et dans le réexamen de documents déjà publiés. Ce qui a été mis en évidence, par exemple, est que le fait de ne s'appuyer que sur des documents publiés est insuffisant, parce que les personnes qui les ont rassemblés ont choisi ce qu'ils voulaient inclure et ce qu'ils voulaient exclure, et ces décisions étaient parfois fondées sur des considérations politiques ou patriotiques. Ou bien encore des copies d'autres documents qui ont fréquemment été cités comme preuves du génocide, sont jugés véridiques par leur contenu mais, en l'absence des originaux, ne seraient probablement pas admis comme authentiques par une instance juridique. Certes, un aspect innovateur de la documentation et de la preuve a trait aux camps de concentration de Syrie et de Mésopotamie, car bien que nous connaissions beaucoup de choses sur le sort des Arméniens à Deïr es-Zor et dans les autres lieux de destination des déportés, nous ne pensions généralement pas à des camps de concentration organisés et nous n'avions pas examiné de près la structure et la gestion de tels camps. D'autres contributions sur les deux premiers thèmes sont des considérations sur le prélude, le processus et les suites du génocide. Stephan Astourian utilise un grand nombre de dictons populaires turcs pour montrer que les stéréotypes négatifs turcs sur les Arméniens ont rendu plus facile la tâche aux Jeunes Turcs pour monter l'opinion publique contre les victimes avant et pendant le génocide. Aram Arkun décrit les massacres de Cilicie de 1909, qui démontrèrent la vulnérabilité des Arméniens, leçon bien comprise par le régime en 1915. Anahide Ter Minassian présente la triste saga des Arméniens de Mouch dans le vilayet de Bitlis, où presque tous les Arméniens furent piégés et éliminés. Et Dickran Kouymjian expose la confiscation des propriétés suivie de la destruction des monuments historiques, suggérant la possibilité de mesures visant à replacer ces monuments, en particulier les églises, sous la juridiction du Patriarcat arménien d'Istanbul. Dans la lutte entre la mémoire et l'oubli, des éléments importants sont les histoires orales et les souvenirs des victimes et de leurs descendants et les diverses formes de négations visant à supprimer la vérité. Le troisième thème du colloque, Mémoire et Déni, introduit par Claude Mutafian, est centré sur ces aspects ainsi que sur les efforts pour que la communauté mondiale réaffirme la réalité du génocide et que celui-ci soit inclus dans l'enseignement. Hélène Strapélias soulève la question de la mise au point de matériel éducatif et de programmes sérieux sur le sujet, question qui, bien sûr, ne se limite pas au système éducatif français. Claire Mouradian remarque que, même dans la République d'Arménie l'inclusion du génocide dans les programmes a été soumise à des considérations politiques pendant l'ère soviétique, et bien que le 24 avril ait fini par être reconnu comme journée nationale de commémoration en 1988, la question n'est toujours pas dénuée d'implications politiques. Mireille Bardakdjian et Janine Altounian examinent la continuité, le changement, et les fractures dans la mémoire des survivants et entre les survivants et les générations successives. Elles montrent que les sources autres que l'expérience personnelle contribuent à la mémoire individuelle et collective et que le trauma trans-générationnel est abordé de diverses manières, qui peuvent aller jusqu'à une interruption totale de la chaîne du souvenir. Seules la reconnaissance du génocide et la faculté de réaliser un deuil personnel et collectif peuvent permettre au groupe victime d'aller de l'avant. Richard Hovannisian analyse les phases qu'a traversées la négation du génocide arménien, depuis le déni absolu jusqu'aux arguments plus élaborés qui utilisent la rationalisation et la relativisation de la catastrophe. Hélène Piralian souligne que le déni est une perpétuation et la phase finale de la destruction d'un peuple. Il supprime l'existence même des victimes, leur enlevant ainsi la possibilité de faire le deuil de leur perte, provoquant ainsi de graves conséquences psychologiques, non seulement pour le groupe victime mais aussi pour le côté des coupables. Varoujan Attarian expose les mesures prises en vue d'obtenir la reconnaissance du génocide face à l'indifférence et à la négation, et il attire l'attention sur un certain nombre de faits marquants au cours de cette longue lutte. Le quatrième thème du colloque place le génocide arménien dans une perspective comparatiste avec les autres massacres de masse du vingtième siècle. Israël Charny, qui présidait cette session, considère que le principe d'exclusivité dans les études sur le génocide est absurde tant d'un point de vue historique que d'un point de vue moral et il souligne l'importance et la valeur de l'analyse comparative. Robert Melson soutient la méthode comparative historique mais il fait remarquer que cela exige tout d'abord une compréhension des définitions, des typologies et des théories du génocide. Il est erroné d'insister sur "l'équivalence" et sur "l'égalité" de tous les génocides, tout comme il est inefficace d'insister sur le "caractère unique" de tel ou tel génocide qui le rendrait incomparable à d'autres. Roger Smith admet que chaque génocide est particulier et spécifique, mais qu'il existe bien souvent de nombreux points communs, comme la préméditation par exemple. Jacques Francillon aborde le problème des crimes contre l'humanité d'un point de vue légal et note les difficultés que l'on rencontre quand il s'agit de concilier le droit national et le droit international. Bien que le processus des solutions légales tende à être lent, il existe néanmoins dans le monde une conscience croissante du danger du silence et de l'inaction. Fikret Adanir explique le manque de volonté de la part de la société turque de regarder la vérité en face en ce qui concerne le génocide arménien, résultat dans une large mesure de "l'histoire officielle" enseignée et propagée dans la République turque. Il offre une vue d'ensemble de l'historiographie nationaliste turque et montre comment celle-ci façonne l'opinion publique. L'attitude de la communauté juive en Palestine d'avant l'indépendance, du mouvement sioniste, et de l'Etat d'Israël envers la catastrophe arménienne est présentée par Yaïr Auron, qui trouve un large éventail de réactions, allant d'un fort mouvement d'identification et de sympathie jusqu'à ce qui revient à un mélange d'indifférence et de banalisation. On trouve aux deux extrêmes du siècle le cas de l'Arménie et celui du Rwanda. Yves Ternon examine leurs différences et leurs similitudes, parmi lesquelles la préméditation et la préparation, l'implication des organes d'Etat, le défaut de sanctions effectives et les schémas classiques de la négation face à des preuves accablantes. Le colloque se termine par une table ronde animée par Richard Hovannisian qui présente un résumé des quatre thèmes abordés et soulève un grand nombre de questions à examiner. Outre les personnes ayant fait des exposés au cours de la conférence, sont intervenus au cours de la table ronde Catherine Coquio, André Kaspi, Bernard Legras et Ragib Zarakolu. Catherine Coquio, animatrice d'une organisation qui avait été fondée pour des études comparatives interdisciplinaires, "L'Association Internationale de Recherche sur les Crimes contre l'Humanité et les Génocides", porte l'essentiel de sa réflexion sur le négationnisme en évoquant notamment "l'affaire Veinstein". André Kaspi, qui dirige un séminaire sur la Shoah, soulève les trois questions fondamentales qui lui tiennent à cÏur. Quel est l'objet de la reconnaissance du génocide (les réparations ne peuvent réparer l'irréparable) ? De quelle manière faut-il aborder et étudier la Shoah et les autres génocides ? Quelle est l'efficacité de la loi Gayssot et d'autres mesures légales similaires ? Bernard Legras parle du sort des Grecs et des autres minorités d'Asie mineure et du besoin de lutter contre le négationisme historique instauré par l'Etat turc et l'effacement de la mémoire. Ragib Zarakolu fait part de ses expériences dans la lutte pour les droits de l'homme en Turquie et de sa décision de prendre des mesures audacieuses pour la publication d'ouvrages sur le génocide arménien traduits en turc malgré le harcèlement et la menace d'emprisonnement. La publication des minutes du colloque est riche par son contenu et son analyse et marque une nouvelle phase dans la volonté de comprendre la tragédie qui s'est abattue sur le peuple arménien, ses raisons, les conditions préalables, le processus de destruction, les réactions, et les effets, à la fois à court et à long terme. Nous sommes reconnaissants au Comité de Défense de la Cause Arménienne d'avoir organisé cet échange entre spécialistes et d'avoir fait avancer l'idéal des droits de l'homme et de la vérité. On dit que "la vérité libère". Nous ne pouvons qu'espérer et lutter pour que le camp des victimes et celui des coupables soient libérés grâce à la connaissance de la vérité, à la recherche du salut et enfin à la réalisation de la réconciliation.
|