Camps de concentration de Syrie et de Mésopotamie (1915-1916) : la deuxième phase du génocide

 

Raymond H. Kévorkian

Historien, Directeur de la Bibliothèque Arménienne, Fondation Nubar, depuis 1987. A publié différents ouvrages sur l'histoire et le livre arméniens, et des index bibliographiques, coauteur de Les Arméniens dans l'Empire ottoman à la veille du génocide (Editions d'Art et d'Histoire, 1992). Dernière publication : "L'Extermination des déportés Arméniens ottomans dans les camps de concentration de Syrie-Mésopotamie, 1915-1916" Revue d'histoire arménienne contemporaine, tome 2, 1998)".

Grâce aux travaux publiés ces dernières années, nous connaissons beaucoup mieux le rôle joué par le Comité Union et Progrès, l'Organisation Spéciale (Teskilôt-i Mahsusa) ou les militaires turcs dans l'extermination des Arméniens ottomans. On sait cependant fort peu de choses sur le réseau de camps de concentration gérés dans les déserts de Syrie et de Mésopotamie par la Sous-Direction des Déportés d'Alep. Cette contribution illustre cette deuxième phase du génocide qui infirme la thèse turque des déportations "de sécurité". Outre l'étude du processus général mis en oeuvre par la direction jeune-turque, visant à l'extermination des déportés du désert, elle cherche à découvrir de l'intérieur la vie quotidienne des déportés. Pour ce faire, l'historien a choisi d'utiliser, parallèlement aux sources allemandes, autrichiennes, américaines et turques, des témoignages de rescapés consignés à chaud, entre 1915 et 1919, seuls susceptibles de nous faire entrer dans l'univers concentrationnaire des déserts. Ils nous révèlent l'identité des préfets, sous-préfets, directeurs de camp, chefs de convoi, ainsi que le nom des tribus locales qui participèrent aux tueries ; ils nous fournissent des données précieuses sur le nombre de victimes quotidiennes des camps, sur les convois expédiés vers les abattoirs du Khabour, ou sur les localités d'origine des internés.

Contributions published over the past few years have provided a great deal of information about the role played by the Union and Progress Committee, the Special Organization Teskilat-i Mahsusa and the Turkish military in the extermination of the Ottoman Armenians. However, very little is known about the concentration camps network managed by the Administration of the Aleppo Deportees in the deserts of Syria and Mesopotamia. This paper illustrates this second phase of the genocide, which invalidates the Turkish argument of "security" deportations. Beyond the study of the general process applied by the Young-Turk management, which aimed at extermining the desert deportees, it describes the daily life of the deportees. This description is based on testimonies of survivors registered on the spot between 1915 and 1916 as well as on German, Austrian, American and Turkish sources. These sources are the only way one can penetrate the universe of deserts' concentration camps ; they reveal the identity of prefects, subprefects, camp managers, convoy chiefs as well as the names of the local tribes that participated in the slaughter ; they provide precious data on the number of daily victims of the camps, on the convoys dispatched to the slaughterhouses of Khabour, and on the origins of the internees.