Le génocide dans la mémoire arménienne

 

Mireille BARDAKDJIAN

Professeur d'Histoire-Géographie, maîtrise sur "Les Arméniens du XIIe arrondissement de Marseille" (1975). Diplôme d'Etudes Approfondies, "La mémoire des Arméniens, enquête exploratoire" (1984). A participé au film-documentaire Mémoire Arménienne, co-auteur avec Jacques Kébadian et Isabelle Ouzounian (Co-production Centre G. Pompidou-CRDA, 1993 ; Vidéo Vision Seuil, 1996).

La recherche sur la place du génocide dans la mémoire arménienne est fondée sur des sources orales, des récits de vie de survivants et de leurs enfants et petits-enfants. L'analyse des récits de la première génération montre que le génocide est «l'événement-fondateur» de leur mémoire et qu'il en occupe la place centrale, quasi-exclusive. Le récit de leur expérience génocidaire est le plus souvent confus et malgré une profusion de détails, l'ensemble demeure flou. Il se déroule pour le locuteur comme un fil continu. Mais l'auditeur se perd dans le dédale du labyrinthe-génocide et a des difficultés à se représenter les scènes du vécu car les repères chronologiques et spatiaux manquent ou sont imprécis. L'étude transversale sur trois générations à l'intérieur d'une même famille permet de connaître à partir du récit "originel" du survivant ce qu'il en reste dans la mémoire des descendants. La mémoire du génocide n'est pas seulement ce qui a été dit au sein de la cellule familiale. Il existe d'autres lieux d'émission de ladite mémoire. D'autre part, il y a continuité ou rupture avec parfois reprise de la transmision selon sa place dans la fratrie et dans la parentèle. Les corps morts des ascendants sont présents dans les dits et les non-dits de la mémoire des rescapés et de leurs descendants. Et si le problème de l'identité est au cour de la mémoire des deuxième et surtout troisième générations, c'est encore le génocide qui occupe la place essentielle, qui fonde cette identité. Mais il est parfois difficile pour eux de "dire" le génocide comme de repérer ce qui, dans leur mémoire, en émane. Car leur mémoire se déroule mais se construit aussi en même temps qu'elle s'élabore lors de l'entretien avec parfois prise de conscience de l'impact de cet événement traumatique sur leur psychisme.

Research on the importance of the Genocide in the Armenian collective memory is based on verbal sources relating the life of survivors, their children and grandchildren. The analysis of the accounts of the first generation shows that the genocide is the «founding event» of their memory and occupies a central, almost exclusive, place. The account of their genocidal experience is mostly confused and, in spite of the abundance of details, the overall picture remains blurred. For the speaker, it unrolls like a continuous thread. But the listener is lost in the maze of the genocide and has difficulties imagining scenes of real-life experience because the chronological and spatial references are missing or vague. A transgenerational study in a same family shows what remains of the first account of the survivor in the memory of the descendants. The memory of the genocide is not only what has been told within the family. It also derives from other sources. There are other sources for this memory. Furthermore, there is either continuity or a break, or, at times, further resumption of transmission, depending on the position in the siblings and the family network. The corpses of the ascendants are present in what is stated and what is not stated in the memory of the survivors and their decendants. And if the problem of identity is at the core of second and especially third generation memory, it's still the genocide that occupies a central place, which forms the basis of their identity. However, it is sometimes difficult for them to recount the genocide, as to refer to what it derives from in their memory. Because their memory unrolls but also develops during the interview with, at times, a sudden awareness of the impact of such traumatic event on their inner psyche.