Quel rapport à l'autre pour les héritiers d'un génocide non reconnu?

 

Janine ALTOUNIAN ( à gauche)

Traductrice de Freud depuis 1970, responsable de l'harmonisation dans l'équipe éditoriale des ouvres complètes de Freud aux Presses Universitaires de France. Née à Paris de parents arméniens rescapés du Génocide de 1915, elle travaille par ailleurs sur la "traduction", dans le psychisme, d'un trauma collectif chez les descendants de survivants. A publié, outre divers essais sur la langue de Freud, de Wagner, le livre Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie, un génocide aux déserts de l'inconscient, Paris, Les Belles Lettres, 1990, et de nombreux articles sur la transmission psychique d'un effondrement collectif.

Les héritiers d'un génocide non reconnu peuvent-ils parler en leur nom ? Dans quelle mesure cette parole en tant que sujets de leur histoire leur est-elle possible puisque 1) ce nom engage, en amont de leur filiation, le nom de pères non inscrits comme tels dans l'histoire du monde, c'est à dire comme rescapés d'une extermination non reconnue par son auteur et non sanctionnée par une instance internationale et que, 2) dans leur affiliation actuelle, socio-politique et culturelle, à leurs autres de leur "pays d'accueil', seul un travail de deuil leur permettrait de se différencier psychiquement de parents détruits et de s'articuler, voire dans un débat conflictuel, à la vie publique de leur diaspora respective en tant que porteurs, ici et maintenant, d'une histoire qui concerne la mémoire de l'humanité ?

Can the heirs of an unrecognized genocide speak in their own name. As subjects of their history, to what extent is such expression possible because 1) that name involves, in the upstream of their filiation, the name of forefathers unregistered as such in world history, i.e. as survivors of an extermination unrecognized by its perpetrator and unsanctioned by international authority and 2) in their present affiliation, socio-political and cultural, to their others of their "host country". Only an act of mourning would enable them to psychologically differentiate themselves from destroyed relatives and to join themselves through a conflicting debate, to the public life of their respective diaspora as carriers, here and now, of a history which concerns humanity's memory ?