Préface

Jack Lang *

Génocide arménien : connaître et reconnaître

Oublier les victimes du génocide arménien de 1915, ce serait les "assassiner une seconde fois" selon la forte expression d'Elie Wiesel. La tenue du colloque international sur L'Actualité du Génocide des Arméniens, les 16, 17 et 18 avril 1998, et la publication des Actes de ce colloque un an et demi après, constituent à l'inverse un acte de mémoire essentiel.

La qualité des interventions en fait un ouvrage de référence, et je suis honoré de le préfacer. Bien que n'étant pas spécialiste de la Question arménienne, j'avais choisi ce thème pour rendre hommage au juge Mohammed Bedjaoui dans le Liber Amicorum qui lui a été consacré au début de l'année 1999.

J'avais alors tenté d'exposer les raisons du vote à l'unanimité, le 29 mai 1998, par l'Assemblée Nationale dont je préside la Commission des Affaires Etrangères, d'un texte de loi historique : "La France reconnaît publiquement le génocide arménien de 1915". La simplicité et la netteté de cette formulation sont lourdes de sens. Il ne s'agissait pas ce jour-là de trancher un problème historique, sur lequel s'était penché le colloque de spécialistes réuni quelques jours auparavant à la Sorbonne. Il était question de combler une lacune politique, question de courage et de justice. Le devoir de mémoire s'imposait à la Realpolitik.

La décision de l'Assemblée Nationale revêtait plusieurs sens. D'abord, elle rendait justice aux Arméniens de France, exemples d'une intégration remarquable dans leur patrie d'adoption depuis la catastrophe de 1915. Elle était aussi un geste de sympathie envers l'ensemble du peuple arménien, tout récemment doté d'un Etat. Elle satisfaisait une exigence morale et une règle de droit : certains crimes sont imprescriptibles. Le génocide est de ceux-là. Reconnaître l'existence d'un génocide s'impose à tous, car un tel forfait interpelle l'humanité dans son ensemble. Le déni du génocide arménien et certaines de nos complaisances vis-à-vis du négationnisme odieux doivent être combattus sans relâche.

On sait aujourd'hui qu'il est impossible d'entamer un deuil sans que justice soit rendue et que les coupables soient, à tout le moins, désignés, quand il est trop tard pour les sanctionner. Turcs et Arméniens doivent se retrouver autour d'un travail commun sur la mémoire historique, afin d'apurer définitivement les comptes du passé et établir une relation de confiance tournée vers l'avenir.

Devoir politique, donc. Devoir intellectuel, aussi, non moins difficile. Les contributions ici rassemblées sont d'autant plus remarquables qu'elles s'efforcent de combler l'espace incommensurable entre la réflexion et l'expérience, que l'immensité rend indicible. Elie Wiesel écrivait aussi : "qui n'a pas vécu l'événement, jamais ne le connaîtra, et qui l'a vécu, jamais ne le dévoilera. Pas vraiment. Pas jusqu'au fond.".

L'effort de connaissance fourni dans ces pages doit être salué comme une tentative de ne pas laisser le temps, les mauvaises raisons, les basses intentions, noircir jusqu'à la rendre illisible, une page déjà trop obscure de l'histoire de l'Humanité.

* Jack Lang est ancien ministre de la Culture et de l'Education Nationale, président de la Commission des Affaires Etrangères de l'Assemblée Nationale.