|
Postface Gérard Chaliand * Entre autres aspects, l'actualité du génocide des Arméniens tient à deux phénomènes. D'une part, le XXe siècle apparaît, sur le plan politique, plus encore peut-être que celui des totalitarismes, comme celui de la mort des empires territoriaux : empire des Habsbourg et des Ottomans au lendemain de la Première Guerre mondiale ; empires coloniaux européens et japonais (1945-1974) pour finir par l'effondrement de l'Union soviétique (1991). La cause de ces disparitions successives a été le nationalisme. L'idée française d'Etat-nation, née en 1792, n'a cessé de cheminer, en Europe d'abord, notamment en Allemagne et en Italie, avant d'atteindre l'Orient dont, au premier chef, l'Empire ottoman. C'est là que cherchent à émerger ceux qui, jusqu'à l'apparition du nationalisme moderne, étaient partie intégrante d'un empire despotique certes, mais relativement tolérant pour ses minorités religieuses. C'est là aussi qu'une petite partie des élites musulmanes se détache d'un ottomanisme devenu caduc pour embrasser le turquisme ou le pan-turquisme. On constate, à chaque mort d'empire multinational et au moment du passage à l'idée d'Etat-nation dans les aires caractérisées par des mosaïques ethniques et religieuses, un violent rejet de l'Autre. Ceux qui avaient, bon gré mal gré, cohabité parfois de façon séculaire, cessent de s'accepter et le rejet qu'exprime le groupe majoritaire (ou militairement supérieur) se fait par expulsion ou par liquidation physique des minorités considérées comme radicalement indésirables. La Première et la Seconde Guerre mondiale ont, entre autre, donné l'occasion d'exterminations de cette sorte. Le génocide des Arméniens est le premier des crimes contre l'humanité du XXe siècle et reste, hélas, actuel comme le montre celui du Rwanda. L'idée du nationalisme moderne portait en elle, à terme, la mort de l'empire territorial. Aussi n'est-il pas étonnant que notre siècle comptait quelques quarante cinq Etats en 1900 (dont une vingtaine en Amérique latine née de la décolonisation du XIXe siècle) et que nous approchions aujourd'hui des deux cents. Faut-il rappeler que l'effondrement de l'URSS est aujourd'hui le théatre, particulièrement dans le Caucase, de ces réajustements plus ou moins sanglants fondés sur le nationalisme. Quant à la zone de fracture qu'est l'ex-Yougoslavie, tant en Bosnie qu'au Kosovo, elle vient d'être le champ de bataille de conflits ethniques et religieux hérités de l'Empire ottoman et que le titisme avait cherché à dépasser. D'autre part, la proclamation universelle des droits de l'homme par la Révolution française, tout comme la Révolution américaine, marque une rupture si considérable qu'il a fallu beaucoup de temps pour que les pratiques aient, au moins sur le territoire national, un rapport avec le discours. L'esclavage ne disparaît que progressivement au milieu du XIXe siècle et les impérialismes coloniaux traitent avec une grande brutalité les indigènes souvent considérés comme des sous-hommes. A cet égard, la grande voix du dominicain espagnol Fransisco Vittoria (1483-1546) qui, le premier, défendit le droit des Indiens d'Amérique (1532), paraît bien révolutionnaire par rapport aux chantres du colonialisme. Seul, faut-il le souligner, l'Occident a su formuler l'idée d'un droit des faibles et des opprimés. Cependant, durant la Guerre froide, même les Etats européens démocratiques opprimaient jusqu'au début des années soixante, maints peuples d'Asie et d'Afrique, tandis que les Etats-Unis soutenaient nombre de régimes particulièrement répressifs et corrompus parce qu'ils étaient anticommunistes. De son côté, l'URSS qui soutenait les mouvements de libération nationale, opprimait ses propres populations ainsi que celles qu'elle dominait en Europe de l'Est. Il a fallu attendre la seconde moitié des années soixante dix pour que l'Occident puisse, avec quelque crédibilité, se présenter comme le défenseur des droits de l'homme à l'échelle de la planète. Depuis l'effondrement de l'Union soviétique, l'idéologie occidentale fondée, au plan politique, sur la démocratie et les droits de l'homme est dominante. Cependant, elle reste sélective en ce qui concerne ces derniers, et morale et intérêts d'Etat paraissent toujours fort éloignés. A-t-on dénoncé, par exemple, les violations des droits de l'homme en Arabie saoudite ? Les adversaires sont évidemment plus aisément accusés que les alliés. La Turquie, dès la fondation de la République, a évacué la question de la liquidation concertée des Arméniens, tout comme elle niait officiellement, entre 1924 et 1991, la présence massive d'une population kurde aujourd'hui évaluée à plus de douze millions d'individus. Aucun Etat occidental n'a pleinement reconnu le génocide des Arméniens parce que le chantage turc sur ce problème s'exerce sur des intérêts économiques, sans compter les alliances politiques et militaires. A cet égard, le génocide des Arméniens reste aussi d'actualité. Plus que jamais, ce sont les opinions publiques qu'il importe d'informer et d'éclairer. On ne peut compter ni sur les Etats, soucieux de leurs intérêts, ni sur sur ceux qui placent leur carrière ou leurs calculs politiques au dessus de l'exigence de vérité. Le modèle du Juste reste celui qui ne consent pas à entériner la politique de son propre camp lorsque celle-ci est criminelle. * Gérard Chaliand, écrivain. A enseigné à l'ENA. "Visiting Professor" à Harvard, Berkeley, UCLA (USA). Est l'auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels L'Atlas Stratégique (Fayard), Stratégies de la Guerilla (Payot), Anthologie mondiale de la stratégie (Laffont), Le Génocide des Arméniens, avec Yves Ternon (Editions Complexe).
|