Le génocide arménien ?

Une réévaluation

 
Fikret ADANIR

A enseigné pendant deux ans dans une école élémentaire dans un village près de Tercan, entre Erzincan et Erzeroum. Achève des études supérieures, en philologie anglaise (M.A. obtenu en 1977 à l'Université de Francfort), puis se consacre à l'histoire (doctorat sur la Question Macédonienne à la fin de la domination ottomane dans les Balkans). Assistant de recherche en histoire de 1979 à 1986 à l'Université de Giessen et à l'Université libre de Berlin. Occupe depuis 1986 la chaire d'Histoire de l'Europe sud-orientale (axée plus spécialement sur l'histoire ottomane et turque), à l'Université de la Ruhr à Bochum. A publié des ouvrages et des articles mettant plus particulièrement l'accent sur les questions du nationalisme, des structures agraires et de la révolte sociale dans les sociétés rurales.

L'establishment politique de la Turquie a constamment nié que ce qui était arrivé aux Arméniens ottomans pendant la Première Guerre mondiale était un génocide. De manière plus significative, la majorité des citoyens turcs a aussi montré, à ce jour, peu d'empressement à admettre la réalité de la tragédie arménienne. Il n'est pas réellement surprenant que les auteurs de déportations et de massacres de masse aient essayé par le passé de se disculper eux-mêmes. Mais pourquoi nier même aujourd'hui ? L'histoire des relations turco-arméniennes pendant la dernière phase du régime ottoman peut fournir peut-être une réponse à cette question. Avec une égale importance, il faut toutefois prendre la juste mesure des aspects spécifiques de la conscience historique cultivée dans la République de Turquie. Le fait que l'opinion publique turque soit demeurée jusqu'à ce jour dénuée de tous remords à cet égard, est intimement lié à "l'histoire officielle" turque, qui inculque la notion que le peuple turc lui-même avait tout juste survécu à la catastrophe. Dans ce contexte, la "réinstallation forcée" des Arméniens est présentée comme une nécessité de guerre. Le fait que de nombreuses personnes aient été tuées pendant le déroulement de celle-ci est présenté comme une conséquence logique de la situation, corroborée par une référence au nombre aussi important de musulmans morts. Il est évident que l'aveu d'une culpabilité liée à la déportation des Arméniens jetterait quelques doutes sur la validité de l'image historique de la survie nationale turque. La présente communication donne un aperçu des principales thèses de l'écriture de l'histoire nationaliste en Turquie et étudie les développements récents dans ce domaine.

The political establishment of Turkey has denied consistently that what happened to Ottoman Armenians during the World War I was a genocide. More significantly, also the majority of Turkish citizens has shown so far little readiness to admit the reality of the Armenian tragedy. It is not really surprising that perpetrators of mass deportations and massacres tried to exonerate themselves. But why denial even today ? An answer to this question can perhaps be found in the history of the Turkish-Armenian relationship during the last phase of Ottoman rule. Equally important, however, is to give due consideration to specific aspects of historical consciousness cultivated in the Republic of Turkey. The fact that Turkish public opinion has remained to this day free of moral compunctions in this regard is intricately connected with Turkish «official history» which inculcates the notion that one's own people had barely survived the catastrophe. In this context the «forced resettlement» of the Armenians is presented as a necessity of war. The fact that many people were killed in the process is shown as a logical consequence of the situation, supplemented with a reference to the number of Muslims dead, which was just as high. Obviously, admission of guilt in connection with the deportation of the Armenians would cast some doubts on the validity of the historical picture of Turkish national survival. The present paper gives an overview of the major theses of the nationalist-writing in Turkey and discusses the recent developments in this field.