Thème B

La preuve

Session présidée par Bernard Jouanneau

Avec la participation de Ara Sarafian, Yves Ternon, Richard G. Hovannisian, Raymond H. Kévorkian, Dickran Kouymjian, Anahide Ter Minassian.

 

Bernard Jouanneau

Avocat à la Cour d'Appel de Paris, Président de "Mémoire 2000"

La difficulté de la preuve du génocide arménien ne tient pas seulement à son ancienneté. Elle réside dans l'objet même de la preuve, puisqu'il s'agit d'abord et avant tout d'établir l'existence d'un plan concerté au plus haut niveau de l'Etat. Crime d'Etat par excellence, crime contre l'humanité commis au niveau institutionnel et collectif, il implique la démonstration d'une intention inspirée par une idéologie. Or, les Etats sont les mieux placés pour dissimuler la trace de leurs forfaits et la négation, consubstantielle au génocide, ne nourrit pas seulement les discours et les écrits des négationnistes d'aujourd'hui, elle est à l'Ďuvre au moment du crime lui-même : ce qui rend naturellement la preuve plus difficile.

On va voir avec Ara Sarafian, qui s'est consacré à l'étude des "Archives Nationales Ottomanes" en se rendant sur place à Istanbul au début des années 1990, que la recherche de la preuve est entravée par le pouvoir turc qui n'en démord pas et cherche à faire écrire l'Histoire à sa manière.

La confrontation avec ces "historiens officiels" rend d'autant plus nécessaire la rigueur de la démarche dans l'administration de la preuve. Yves Ternon, dont on conna”t les travaux et les livres, nous dira pourquoi il est préférable de mettre de côté "les documents Andonian", même si leur authenticité ne peut être mise en question. Aussi difficile qu'elle soit, la preuve doit être à l'abri de la contestation, c'est à la fois une exigence éthique et historique.

Ainsi l'entend le Professeur Richard Hovannisian que nous écouterons ensuite. Il est Professeur d'Histoire arménienne et du Moyen-Orient à l'Université de Californie à Los Angeles depuis 1962. La grande connaissance qu'il a du phénomène négationniste l'amène à faire des rapprochements avec la démarche des négationnistes du génocide juif.

A travers ses explications, on est nécessairement conduit à s'interroger sur le point de savoir si le génocide ne serait pas substantiellement une négation-négation identitaire et utilitaire de l'autre qui rend d'autant plus légitime et aisée la banalisation qui serait en quelque sorte la forme moderniste et agissante de la négation et de la destruction des preuves.

Poursuivant le parallèle avec les négationnistes de l'Holocauste qui, récusant le sens de la "solution finale de la Question juive" ont soutenu que la politique d'Hitler consistait simplement à transférer la population juive de l'Europe de l'Est "Transportierung der Juden", Raymond Kévorkian, Directeur de la Bibliothèque arménienne Nubar, nous présentera le fruit de ses travaux sur les camps de concentration de Syrie et de Mésopotamie et sur le sort réservé dans ces camps aux déportés arméniens. Les témoignages qu'il a recueillis et rassemblés constituent une pièce majeure du dossier de la preuve en ce qu'ils mettent en lumière un véritable plan d'extermination.

Le génocide n'est pas seulement la destruction d'un peuple. C'est aussi la destruction systématique d'une culture. Elle accompagne l'élimination physique qui suit la déportation. Elle s'intègre au processus génocidaire et négationniste. C'est au professeur de la Chaire d'Etudes arméniennes, de l'Université de Fresno (Californie), Dickran Kouymjian, qu'il reviendra d'aborder cette question en nous parlant de la "confiscation des biens et de la destruction des monuments historiques comme manifestations du processus génocidaire".

Et pour terminer sur le chapitre de la preuve qui nous a été proposé dans ce colloque, nous écouterons la communication de notre amie Anahide Ter Minassian, Ma”tre de conférences honoraire à l'Université de Paris I Sorbonne, qui nous parlera de l'extermination systématique de la population arménienne de la plaine de Mouch et de la région qui restait jusqu'à présent l'un des épisodes les moins bien connus du génocide arménien. Sa contribution apporte donc une pierre à l'édifice auquel, au delà de notre conviction et de notre combat, il faut prêter attention.

Je vous propose maintenant de rentrer en vous-même et de faire comme si vous ne saviez rien. C'est encore le meilleur moyen de réviser ses connaissances et de s'armer pour le combat contre les négationnistes.