Allocution d'ouverture

 

Ara Krikorian

Président du Comité de Défense de la Cause Arménienne, affilié à la FRA Dachnagtsoutioun.

Le Comité de Défense de la Cause Arménienne est particulièrement honoré de vous accueillir si nombreux, dans cet amphithéatre Richelieu de Paris-Sorbonne où, voici 14 ans jour pour jour, le Tribunal Permanent des Peuples rendait sa sentence arbitrale en ces termes :

- L'extermination des populations arméniennes constitue un crime imprescriptible de génocide au sens de la Convention du 9 décembre 1948,

- Le gouvernement des Jeunes-Turcs est coupable de ce génocide, en ce qui concerne les faits perpétrés de 1915 à 1917,

- Le génocide arménien est aussi un crime international dont l'Etat turc doit assumer la responsabilité, sans pouvoir prétexter, pour s'y soustraire, d'une discontinuité dans l'existence de cet Etat,

- Cette responsabilité entraîne principalement l'obligation de reconnaître officiellement la réalité du génocide et du préjudice en conséquence subi par le peuple arménien,

- L'organisation des Nations Unies et chacun de ses membres sont en droit de réclamer cette reconnaissance et d'assister le peuple arménien à cette fin.

En juillet 1919, la Cour Martiale spéciale réunie par le gouvernement turc lui-même condamnait in absentia les chefs ittihadistes Talaat, Enver et Djemal, les principaux organisateurs du génocide des Arméniens.

A 65 ans d'intervalle, ces deux jugements ayant établi la responsabilité juridique de la Turquie de manière indiscutable, excluent dans notre esprit tout questionnement sur la réalité du génocide des Arméniens. De ce point de vue, il n'est pas inutile de rappeler la décision de la Commission des Droits de l'Homme de l'Organisation des Nations Unies de faire siennes les conclusions du rapporteur de la Sous-Commission pour la Protection des Minorités, Benjamin Whitaker, qui qualifiaient les massacres de 1915 de génocide. Faut-il également rappeler l'adoption par le Parlement Européen, le 18 juin 1987, d'une résolution qui subordonnait l'entrée de la Turquie dans le Marché Commun — aujourd'hui Union Européenne — non seulement à la reconnaissance du Génocide des Arméniens, mais également à la prise en compte de la question kurde, à l'évacuation des forces armées turques de Chypre, au respect de la démocratie en Turquie.

Le présent colloque se propose d'ajouter à l'historiographie des génocides du XXe siècle, ce supplément de vérité auquel sont attachées les Universités, vérité qui constitue leur principale raison d'être et le ressort fondamental de leurs recherches.

L'autre raison d'être de ce Colloque de dimension internationale est de fournir des éléments supplémentaires de réflexion et d'action dans la lutte qu'il convient de mener dans le cadre de de la prévention des crimes commis contre l'humanité. L'exigence de droit et de justice n'est en aucune façon attentatoire à la liberté de l'historien. Elle en est le prolongement nécessaire et doit être même la préoccupation essentielle de tout historien qui ne doit pas perdre de vue que cette liberté-là peut, quand elle est détournée à d'autres fins que la recherche objective et désintéressée, s'égarer sur les chemins de la perversion et du négationnisme.

Je remercie les experts venus de douze pays différents, d'avoir accepté d'apporter ici le résultat de leurs travaux les plus récents.

La première session, animée par Me Alain Jakubowicz, abordera le sens de la recherche historique, celui qui conduit à la manifestation de la vérité, une vérité enfouie, parfois même dissimulée dans les archives des Etats, ouvertes toujours trop tard, et au besoin revisitées.

La deuxième session intitulée la preuve, sera conduite par Me Jouanneau. Elle aura la délicate mission de dire comment les preuves d'un crime contre l'humanité, aussi clairement établies qu'elles soient, n'échappent pas aisément à l'érosion du temps, à la manipulation et à l'exploitation politique, diplomatique ou idéologique.

Au cours de la troisième session, sera évoqué un aspect essentiel, trop rarement analysé, celui de la mémoire et du déni. C'est Claude Mutafian qui la présidera. La dernière session abordera la délicate question de l'approche comparatiste, sous la direction d'Israël Charny.

Enfin, c'est à Richard Hovannisian que nous avons confié la tâche, essentielle et délicate, de présider la table-ronde finale, et avec l'aide des participants, de dégager une synthèse et de mettre en lumière les principaux enseignements des travaux présentés.

Le présent colloque est le fruit d'une étroite collaboration entre son organisateur, le Comité de Défense de la Cause Arménienne, et le Comité de Pilotage que nous tenons à remercier chaleureusement et sincèrement pour la qualité de ses conseils et la pertinence de ses suggestions. Merci aussi à tous les donateurs, institutions, organisations, particuliers, dont l'aide a été évidemment déterminante pour l'organisation matérielle du présent événement. Notre gratitude va également aux Universités Paris I et Paris IV de la Sorbonne pour avoir avoir mis ce lieu prestigieux à notre disposition. Leur sollicitude apporte le témoignage de l'attachement de l'Université française aux valeurs fondamentales, et à son souci premier de donner à l'expression de la recherche un espace historique privilégié qui a vu tant de disputes, d'échanges et de controverses de portée fondamentale.

Nous avons reçu un grand nombre de témoignages de soutien et de sympathie. En votre nom à tous, vous nous permettrez d'adresser nos chaleureux remerciements et d'exprimer un profond sentiment de reconnaissance pour les messages d'encouragement et de soutien que nous ont adressés Sa Sainteté Karékine 1er, Catholicos de tous les Arméniens et Monsieur Robert Kotcharian, Président de la République d'Arménie.

Je salue la présence parmi nous de Sa Sainteté, Aram 1er, Catholicos de Cilicie, qui nous a fait l'honneur d'accepter notre invitation. Je lui cède la parole.