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Thème A Le sens de la recherche historique Session présidée par Alain Jakubowicz Avec la participation de Stephan H. Astourian, Aram Arkun, Hilmar Kaiser, Rouben P. Adalian et Méroujean Karapétian
Il me revient d'ouvrir et de présider cette première session et je manquerais évidemment à tous mes devoirs en ne le faisant pas, sans remercier très chaleureusement le président Krikorian et l'ensemble du comité d'organisation du CDCA d'avoir organisé ce colloque dans ce lieu si prestigieux et lui-même si chargé d'histoire, et également, à titre personnel, de m'avoir fait l'honneur de m'inviter à ce colloque et à présider cette première session. Je le fais au sortir, comme vous le savez, d'un procès historique auquel j'ai eu l'honneur de participer en tant qu'avocat du Consistoire Israélite de France. Je veux évidemment parler du procès Papon, et même s'il y a de nombreuses divergences et de nombreuses analyses dont on parlera peut-être — il y a là, effectivement, le signe d'une actualité criante, — pour reprendre le thème central du colloque international auquel nous participons. Il y a bien des similitudes entre ce qui s'est passé à Bordeaux au cours de ces six mois, et ce qui va se passer ici pendant ces trois jours. On a parlé à Bordeaux et on va parler ici d'hommes, de femmes, d'enfants, de vieillards qui ont été systématiquement éliminés, les uns parce qu'ils étaient Juifs, les autres parce qu'ils étaient Arméniens. Où est la différence ? Le deuxième sujet d'actualité est le lien évident et criant qu'il y a entre cette histoire juridique franco-française, qui vient de s'achever, et ce colloque aujourd'hui, ce parallèle que personnellement je fais — certains n'en seront peut-être pas d'accord mais cela ouvrira le débat — entre ce refus systématique et obstiné de l'État turc de reconnaître cette horrible réalité historique et ce psychodrame franco-français, qui a fait que pendant si longtemps on a nié la collaboration de l'État français dans la déportation des Juifs de France. Il y là des similitudes évidentes, même si on nous dit que d'un côté, il y a la continuité de l'État et dans l'autre, il n'y a pas de continuité de l'État. Je suis bien placé pour vous le dire, après avoir assisté à six mois de procès Papon : il y a bien eu continuité de l'État, au delà de 1944, en France, et la similitude avec ce qui se passe dans la négation du génocide arménien me parait personnellement d'un actualité criante. Cette actualité est évidemment prioritaire pour les Arméniens, pour la communauté arménienne, pour les victimes, tant que justice ne leur aura pas été rendu. Mais cette actualité ne concerne pas seulement la communauté arménienne, car le génocide perpétré contre les Arméniens est un crime contre l'Humanité, et en tant que tel c'est un crime qui concerne l'Humanité tout entière. Je voudrais ici citer un ami qui m'est cher, Elie Wiesel, qui s'exprimant au sujet de la Shoah, dit : "la Shoah n'est pas un crime dont l'Humanité doit se sentir coupable, c'est un crime dont l'Humanité doit se sentir victime". Et cela me semble totalement transposable au sujet qui nous occupe aujourd'hui. L'affaire de la reconnaissance du génocide arménien n'est pas l'affaire de la communauté arménienne seule, c'est l'affaire de la communauté des nations. Alors, c'est vrai, puisque l'on parle d'actualité, cette actualité est aussi particulièrement criante, puisque vous le rappeliez bien sûr, c'est une telle évidence historique : le génocide arménien est le premier qui a été perpétré au cours de ce siècle qui, hélas, en a connu tant d'autres. Chacun a sa spécificité, il ne s'agit pas ici de faire des compétitions dans l'horreur, de venir dire que celui-ci a eu plus de martyrs, plus de victimes que d'autres. C'est un fait avéré, c'est un fait historique, il y a une suite logique et historique dans ces crimes, et je crois que la solidarité est indispensable entre l'ensemble des victimes. Je le dis ici très clairement en tant que membre du CRIF, et donc des instances représentatives de la communauté juive de France, je crois que jamais la solidarité n'a dû être aussi présente et aussi intime entre la communauté juive de France et la communauté arménienne qu'à ce moment présent où, effectivement, on a fini, s'agissant de l'Holocauste, d'écrire une page de l'histoire, nationale et internationale. Cette page est écrite, dans sa vérité, dans sa vérité horrible, et ce qu'il y a d'atroce, ce qu'il y a d'insupportable, et la raison pour laquelle je crois que cette solidarité est indispensable, c'est que cette page d'histoire n'a jamais été écrite s'agissant du génocide arménien, et qu'il ne sera pas possible de refermer le livre de l'histoire avant que cette page n'ait été écrite dans sa réalité. Ce colloque qui nous réunit aujourd'hui va aborder quatre thèmes : le sens de la recherche historique, la preuve, la mémoire et le déni, l'approche comparatiste. Ces thèmes sont à l'évidence indissociables et témoignent dans leur seule énonciation de l'horreur de la problématique posée ; parce que, quand on y réfléchit bien, comment imaginer, comment accepter surtout, plus de quatre vingts années après ce génocide, on en soit encore contraint à se poser des questions sur la recherche de preuves, comme s'il était besoin de rechercher ces preuves, comme si il était besoin de prouver, comme s'il était besoin de justifier, comme si la seule présence de ces cadavres, de ces victimes, de ces personnes qui sont objectivement mortes dans les conditions que l'on sait, victimes d'un génocide, comme si cela ne suffisait pas en soi. Il est clair que les débat d'historiens, que les colloques sont importants, indispensables, mais il y a une frontière à ne pas franchir, celle qui sépare le révisionnisme du négationnisme. La révision fait partie de l'histoire, il est normal que les historiens ici présents, remettent en cause un certain nombre d'éléments, révisent l'histoire, et le terme n'est pas horrible, mais ce qui est inacceptable, c'est qu'on nous dise qu'aujourd'hui à 15 heures, il fait nuit, que lorsqu'il fait jour, il fait nuit, cela est inacceptable. Il y a un certain nombre de vérités objectives. La vérité objective dont nous parlons, c'est celle de la réalité du génocide arménien, et cela s'appelle du négationnisme lorsque l'on ne le reconnaît pas. Ce négationnisme, malheureusement, est un négationnisme international. S'agissant de la Shoah, c'est le fait de quelques excités, qui pour des raisons idéologiques et politiques viennent prétendre des choses ahurissantes et que plus personne ne croit. Ce qui n'est pas acceptable, s'agissant du génocide arménien, c'est que précisément la communauté des nations n'accepte pas, pour des raisons qui seront sans doute débattues au cours de ce colloque, de reconnaître qu'aujourd'hui à 15 heures il fait jour, et c'est vrai qu'il est absolument aberrant et ahurissant de songer à cela, il est grand temps que cela change. Avant de laisser la parole aux intervenants, je veux en deux mots, deux propositions, mais qui sont pour vous si présentes, dire ce qui doit, à mon sens, être notre mission commune, non pas la mission de la communauté arménienne mais la mission de tous les gens, ici dans ce pays, qui sont des militants de la vérité et de la justice, qui passe par la reconnaissance de façon claire et non équivoque, de la part des instances de notre pays de la réalité du génocide arménien comme une vérité historique, incontournable et incontestable. Il est indispensable que notre Parlement, que notre président de la République — qui sur d'autres sujets a enfin appelé un chat un chat et dit tant de choses vraies — il est indispensable que cette parole soit prononcée, cette parole d'apaisement, cette parole d'avenir, et puisque nous sommes à la veille du 24 Avril, pourquoi pas maintenant ? Le deuxième chose qui me paraît indispensable, et je parle ici en juriste, c'est l'adjonction du cas du génocide arménien dans la qualification pénale du négationnisme ; cela est une nécessité pour la vérité historique. Voila le sens du combat, qu'à titre personnel, je m'engage à mener à vos côtés. Et je sais que, fort heureusement, nous sommes très nombreux, et que le temps est venu d'en finir avec cette hypocrisie et d'aller de l'avant. Voila les quelques propos qu'avec le privilège de président de séance, je voulais tenir aujourd'hui avant de donner maintenant bien sûr la parole à nos intervenants, sur ce premier thème, le sens de la recherche historique.
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