|
Message de Sa Sainteté Aram 1er Catholicos de Cilicie, Président du Conseil Mondial des Eglises
Je voudrais tout d'abord saluer les participants à ce colloque international et exprimer mes félicitations au Comité de Défense de la Cause Arménienne pour cette initiative que je considère comme un pas important dans le cadre de la défense de la Cause arménienne. Un colloque international sur un thème précis de la Cause arménienne est en effet juste et approprié parce que la Cause arménienne n'est pas un sujet académique mais une cause des droits de l'Homme, une cause de justice. Elle concerne aussi bien les relations entre les peuples qu'entre les Etats. C'est dans cette perspective qu'au début de ce colloque je voudrais souligner quelques faits et vous faire part de quelques réflexions. Premièrement, le génocide est au centre de la Cause arménienne. Il faut donc commencer par ce fait historique. Je pense que les archives aussi bien anciennes que récemment ouvertes, les témoignages oculaires et les récits des survivants suffisent amplement pour la preuve du génocide perpétré contre le peuple arménien par le gouvernement ottoman. Je ne voudrais pas répéter ici les indications concrètes et les témoignages flagrants concernant l'historicité du génocide arménien. Il ne s'agit pas là du fruit d'une imagination féconde ou du résultat d'une interprétation subjective des événements mais bien d'une réalité historique irréfutable. L'existence même de la Diaspora arménienne est une indication suffisante d'un génocide suivi d'une déportation massive des Arméniens, tous deux parfaitement organisés et systématiquement exécutés par les autorités ottomanes. Et si je me pose la question suivante : "pourquoi comme Arménien, suis-je né au Liban ?". La réponse se présente toute simple :"parce que mes grands-parents ont été victimes du génocide et que mes parents ont été contraints de quitter leurs terres ancestrales". Avec le même argument, pourquoi donc environ 4 millions d'Arméniens vivent-ils dispersés de par le monde ? Est-ce là chose naturelle ou bien un anachronisme historique ? Pourquoi ont-ils quitté leurs terres natales où ils avaient vécu pendant des siècles, y organisant leur vie spirituelle, culturelle et politique ? Est-ce là le résultat d'un choix librement consenti ? Non point. Tout simplement la Diaspora est une réalité imposée au peuple arménien. Je voudrais continuer la même ligne d'argumentation en vous demandant la raison pour laquelle le Catholicossat de Cilicie s'est éloigné de son siège historique en Cilicie et a été forcé de chercher refuge au Liban. Je vous conseille de lire à ce propos les Mémoires et la correspondance d'un de mes prédécesseurs, le Catholicos Sahag Khabayab, survivant du génocide, qui décrit en détail le génocide et la déportation de son peuple ainsi que les péripéties dramatiques du transfert du Catholicossat. Et je n'ai point besoin de rappeler les pertes humaines, matérielles et spirituelles dues au génocide. Le génocide reste une réalité incontestable même si la présente Turquie ignore cette réalité historique et que ses alliés, notamment les Etats-Unis, l'interprètent comme "alleged genocide", un prétendu génocide. Permettez-moi d'insister que la recherche historique se doit de continuer avec réalisme et objectivité afin de trouver les différentes dimensions, les différents aspects et manifestations de ce premier génocide du XXème siècle. Deuxièmement, il est indispensable de traiter le génocide arménien dans le contexte des droits de l'Homme car il s'agit là d'une violation flagrante de ces droits fondamentaux. Donc, on ne peut pas considérer ce crime contre le peuple arménien comme un fait appartenant au passé mais comme un acte dont les conséquences se répercutent jusqu'à nos jours. En premier lieu, les Arméniens de la Diaspora, et ce malgré leur bonne organisation, sont directement exposés aux dangers de ce qu'il est convenu d'appeler un génocide blanc, invisible. L'identité arménienne est constamment menacée, la survie de la collectivité arménienne est en danger dans la situation diasporique. En second lieu, ce génocide impuni n'a-t-il pas encouragé, comme vous le savez fort bien, Hitler à organiser l'extermination du peuple juif ? Ai-je besoin de vous rappeler la fameuse phrase qui lui servit de justificatif ? Et les génocides sous des formes différentes se sont multipliés en ce siècle, au Cambodge, au Rwanda, en Bosnie, pour en citer seulement quelques-uns. Le génocide doit être puni comme crime contre l'humanité. Il ne suffit pas seulement de condamner les génocides dans les chartes internationales ; il est nécessaire de prendre position effectivement et concrètement, position manifestée par des mesures pratiques. Les droits humains ne sont pas une notion théorique mais un engagement de la part des Etats à respecter les dons de Dieu que sont les droits de l'Homme. La reconnaissance des génocides perpétrés contre les peuples innocents est une condition sine qua non de la prévention des crimes contre l'humanité. Donc la reconnaissance du génocide arménien par ses auteurs est plus qu'indispensable. On ne peut effacer un fait historique. Le génocide arménien n'est pas un souvenir inscrit dans les annales de l'histoire et simplement relégué dans les livres ; il est profondément enraciné dans la mémoire collective du peuple arménien comme réalité concrète et vivante. Troisièmement, la reconnaissance du génocide est un grand pas vers un dialogue. Nous vivons dans un monde de dialogue. Cette réalité se manifeste dans tous les domaines et à tous les niveaux des sociétés contemporaines. Interdépendance, interrelation, interaction, interpénétration, sont désormais des réalités existentielles dans notre vie quotidienne. Je crois fermement au dialogue. C'est dans ce sens que je trouve nécessaire un dialogue sincère et effectif entre les nouvelles générations arménienne et turque mais à condition que ce dialogue aboutisse à la reconnaissance officielle par la Turquie du génocide des Arméniens. Il faut parler ouvertement et clairement en exposant nos soucis et points de vue, nos difficulté et nos attentes, nos revendications et nos espérances. Le monologue n'est qu'isolement, tandis que le dialogue est source de respect, de compréhension et de confiance réciproques. Quatrièmement, les questions de justice et de droit de l'Homme me tiennent particulièrement à cÏur car elles concernent directement l'Eglise. Jésus-Christ a pris position contre l'injustice et contre les institutions qui violent la dignité et les droits humains. Donc, la lutte contre l'injustice, la promotion des droits humains et le droit des peuples à l'autodétermination sont les dimensions intégrales et vitales de la vocation de l'Eglise. M'exprimant en tant que Président du Conseil Mondial des Eglises, je voudrais souligner avec une importance particulière la nécessité de donner plus d'efficacité au rôle des Eglises dans les domaines de justice dans notre monde d'aujourd'hui exposée à tant d'injustices, de néo-racisme sous différentes formes et de génocides visibles et invisibles. Dans ce cadre-là, l'Eglise arménienne a une mission particulière. Etant par excellence une Eglise du peuple et s'identifiant aux souffrances et aux aspirations de son peuple, l'Eglise arménienne a toujours joué et doit continuer de jouer un rôle primordial, restant l'avant-garde de la lutte de son peuple pour le recouvrement de ses droits légitimes. L'Arménie, notre patrie, reste toujours revendicatrice des droits du peuple arménien et je salue la volonté des autorités arméniennes de poursuivre dans le cadre de l'Organisation des Nations-Unies les travaux et les efforts visant à la reconnaissance du génocide arménien. Le Catholicossat Arménien de Cilicie étant lui-même, comme je l'ai dit, une des victimes du génocide et les Arméniens de la Diaspora étant pour la plupart les descendants des victimes directs du génocide, notre Catholicossat reste un des plus ardents revendicateurs des droits de son peuple. Le génocide reste plus que jamais actuel et je salue vos efforts pour parler au cours de ce colloque international précisément de l'actualité du génocide des Arméniens. Pour terminer mon intervention, je tiens à souligner encore une fois l'intérêt et l'utilité d'une telle rencontre et d'un tel débat. Je vous souhaite plein succès dans vos travaux.
|