La diva turque Sezen Aksu sous le feu de l'extrême droite pour ses chants ethniques
06/09/2002

La Turquie a beau adopter des réformes démocratiques cruciales en faveur de ses minorités pour s'aligner sur les normes européennes, chanter des chansons folkloriques en kurde, arménien ou grec provoque toujours l'ire des ultranationalistes du pays.
Sezen Aksu, l'une des plus célèbres chanteuses pop de Turquie, a défrayé la chronique après un concert le week-end dernier lorsqu'elle a interprété des chansons en kurde, arménien grec et hébreu dans les amphithéâtres antiques d'Ephèse (ouest) et d'Aspendos (sud). Baptisés "Chansons de Turquie", ces deux concerts exceptionnels ont regroupé des milliers de fans enthousiastes.
A quatre mois d'une décision de l'Union européenne sur une demande d'adhésion de la Turquie, le parlement turc avait adopté le mois dernier, à la surprise générale, des réformes, octroyant notamment des droits culturels à la minorité kurde, dont l'autorisation d'enseigner et de diffuser des émissions radio-télévisées en langue kurde. Le gouvernement n'a pas encore mis en oeuvre ces réformes.
La Turquie, pays à 99% musulman, compte en outre des minorités grecque, juive et arménienne qui se chiffrent à quelques dizaines de milliers sur une population de près de 69 millions d'habitants. Mais le premier des concerts, salués par la grande majorité de la presse, a été boudé par un important hôte de marque: le général Hursit Tolon, commandant militaire des régions occidentales du pays. Il a motivé son absence par le fait que l'événement coïncidait avec la "journée de la Victoire", marquant l'offensive décisive des forces de Mustafa Kemal Ataturk contre les envahisseurs Grecs, le 30 août 1922, lors de la guerre d'indépendance. Il s'est contenté de critiquer la date du concert sans pour autant parler du contenu.
L'armée turque, qui a combattu jusqu'en 1999 une rébellion kurde dans le sud-est du pays, n'a fait aucun commentaire officiel. Mais le parti de l'Action nationaliste (MHP), partenaire de la coalition gouvernementale qui s'est opposé aux réformes démocratiques à l'Assemblée, n'a pas mâché ses mots. "Que Sezen Aksu aille chanter ses chants en Arménie et en Grèce", a martelé l'un de ses députés, Mehmet Gul, accusant la diva de faire de la propagande séparatiste.
Le ministre de la Culture, Suat Caglayan, a qualifié les propos du député de "remarques racistes", tout en indiquant comprendre "les sensibilités" des militaires dans ce pays où ils jouent un rôle important dans la vie politique. "Il s'agit de la campagne politique du MHP" pour les élections législatives du 3 novembre, indique Hrant Dink, le rédacteur en chef d'Agos, journal d'expression arménienne. Selon lui, "c'est le MHP qui fait du séparatisme" et se demande "pourquoi
des gens qui vivent ensemble ne chanteraient pas tous en choeur". Seyhmus Diken, un écrivain kurde connu a salué les concerts. "Sezen Aksu tente de créér un Nous au lieu de Toi et Moi, l'important c'est que ces concerts aient eu lieu", a-t-il dit au téléphone à l'AFP depuis Diyarbakir, chef-lieu du sud-est anatolien à majorité kurde.
Les organisateurs jurent de leur côté que la date du concert du 30 août ne relève que d'une "pure coïncidence" d'organisation et que les prochains concerts de l'artiste mettront en scène un programme "normal", reservé aux
chansons de son dernier album. Néanmoins, un éditorialiste du journal d'expression anglaise Turkish Daily News a appelé jeudi les responsables militaires à assister à l'un des prochains concerts de Sezen Aksu "ne serait-ce que pour montrer que l'armée turque ne s'oppose pas à des chansons en grec, arménien kurde ou hébreu".