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Séance du 8 novembre 2000 : exception d'irrecevabilité
M. le président. Je suis saisi
par MM. Jacques-Richard Delong et Michel Pelchat d'une motion n° 3 tendant
à opposer l'exception d'irrecevabilité.
Cette motion est ainsi rédigée :
« En application de l'article 44, alinéa 2, du règlement, le Sénat déclare
irrecevable la proposition de loi relative à la reconnaissance du génocide
arménien de 1915 (n° 60, 2000-2001). »
Je rappelle que, en application du dernier alinéa de l'article 44 du règlement
du Sénat, ont seuls droit à la parole sur cette motion l'auteur de l'initiative
ou son représentant, pour quinze minutes, un orateur d'opinion contraire
pour quinze minutes, le président ou le rapporteur de la commission saisie
au fond et le Gouvernement.
La parole est à M. Delong, auteur de la motion.
M. Jacques-Richard Delong. Monsieur le président, monsieur le ministre,
mes chers collègues, je vais faire en sorte que mes propos dépassionnent
la discussion.
M. Marcel Charmant. Ça va
être dur !
M. Jacques-Richard Delong. Nous avons choisi de débattre de la
proposition de loi relative au génocide arménien, et je peux comprendre
qu'une majorité d'entre nous aient eu le désir d'exprimer leur position
sur cette tragédie.
Le débat a eu lieu, les différentes positions ont été exprimées.
Faut-il, dès lors, se prononcer sur le fond de cette proposition de loi,
en voter le dispositif, le faire entrer dans notre droit positif et utiliser
une procédure douteuse sur le plan constitutionnel ?
La loi doit avoir des effets d'ordre interne. La proposition de loi se
borne à constater des faits extérieurs à la compétence territoriale du
Parlement français. Elle n'en tire aucune conséquence dans l'ordre juridique
interne. M. de Villepin a développé les arguments fondés sur l'article
34 de la Constitution du 4 octobre 1958 et cité le président de la commission
des affaires étrangères de l'Assemblée nationale lors de l'examen en commission
d'une proposition visant le même objet : « Ce texte aura surtout une valeur
symbolique. »
Le secrétaire d'Etat aux anciens combattants s'est lui-même interrogé
en ces termes à l'occasion du débat du 28 mai 1998 à l'Assemblée nationale
: « la question se pose, au regard de la Constitution, de savoir s'il
est du ressort de la loi de qualifier l'histoire ». Les mêmes réserves
ont été exprimées par le ministre des affaires étrangères, le 17 mars
1999, devant la commission des affaires étrangères du Sénat. La question
se pose encore aujourd'hui.
Les relations avec l'étranger n'entrent pas dans les compétences législatives
du Parlement. Aucune des dispositions de l'article 34 de la Constitution
ou d'autres articles de celle-ci ne donnent compétence au législateur
pour intervenir dans le domaine diplomatique. L'article 37 de la Constitution
indique que « les matières autres que celles qui sont du domaine de la
loi ont un caractère réglementaire ». Nous nous trouvons donc bien là
dans le domaine des compétences de l'exécutif, et non dans celui du pouvoir
législatif. Il n'est pas de la compétence du Parlement d'intervenir dans
ce domaine par la voie législative. Le Parlement français est donc incompétent
ratione materiae et ratione locci.
Le texte s'apparente davantage, en fait, M. de Villepin l'a rappelé, à
la procédure des résolutions tendant à exprimer, à l'intention du Gouvernement,
une position prise par une majorité d'une assemblée sur tel ou tel sujet,
procédure que notre Constitution, à l'exception du domaine communautaire
précisément encadré par l'article 88-4, a explicitement écarté des moyens
d'action parlementaires, comme l'avait confirmé le Conseil constitutionnel
par ses décisions des 17, 18 et 24 juin 1959 relatives au projet de règlement
de l'Assemblée nationale.
Cette intention de recourir à une proposition de loi du fait de l'impossibilité
constitutionnelle d'utiliser la procédure des résolutions a d'ailleurs
été exprimée par le président de la commission des affaires étrangères
de l'Assemblée nationale lui-même. Il était donc bien conscient du détournement
de procédure qu'il cautionnait et, en fin politique, il affirmait les
souhaits de sa commission tout en tendant au Gouvernement le moyen de
sortir de cet imbroglio.
Si l'on peut reconnaître, en revanche, un effet à cette proposition de
loi, dès lors qu'elle serait adoptée, ce serait la force d'une injonction
au Gouvernement de la République d'agir, notamment dans les instances
internationales, en conformité avec les principes énoncés par les auteurs
de la proposition de loi. Or j'affirme que le Parlement n'a pas, aux termes
de la Constitution, la possibilité d'adresser des injonctions au Gouvernement,
y compris et surtout dans le domaine diplomatique.
La Constitution définit les compétences de chaque organe. Dans le domaine
diplomatique, elle confère au Parlement le pouvoir d'autoriser la ratification
des traités internationaux, non celui de les négocier ni celui de fixer
des limites à l'exécutif pour la négociation de ceux-ci. Il s'agit d'une
prérogative exclusive du Président de la République.
Quand le Parlement a souhaité intervenir a priori, il l'a fait
en modifiant la Constitution et en y introduisant une dérogation explicite
au principe, comme avec l'article 88-4 dans le domaine des compétences
de l'Union européenne. Encore cet article précise-t-il qu'il s'agit des
« propositions d'actes communautaires comportant des dispositions de nature
législative » et encore se contente-t-il d'accorder aux assemblées parlementaires
un pouvoir de donner des avis, sous forme de résolutions et non sous forme
législative.
Cette incompétence du Parlement pour agir a priori a un sens comme
prérogative conférée à l'exécutif en matière diplomatique. La polysynodie
n'est pas adaptée à l'action diplomatique. Le Parlement est saisi a
posteriori, il ratifie les traités, et le Gouvernement est responsable
devant l'Assemblée nationale. Il contrôle, mais n'agit pas directement.
Il ne délivre pas de mandat au Gouvernement.
Ayons garde, au détour du vote de cette proposition de loi, de ne pas
créer un précédent, la source d'une coutume constitutionnelle, qui, en
d'autres temps et sur d'autres sujets, conduirait à paralyser l'action
diplomatique du Président de la République et du Gouvernement. Il s'agit
ici d'une question de principe.
J'affirme donc, en l'absence de dispositions constitutionnelles explicites,
l'incompétence du Parlement à statuer par voie législative en cette matière.
Monsieur le ministre, je m'étonne que le Premier ministre n'ait pas, dès
le passage à l'Assemblée nationale, soulevé l'irrecevabilité constitutionnelle
de ce texte. Je rappelle qu'en application de l'article 41 de la Constitution
« s'il apparaît au cours de la procédure législative » - l'article ne
dit pas au moment de son inscription à l'ordre du jour, il signifie à
tout moment de la procédure - « qu'une proposition ou un amendement n'est
pas du domaine de la loi (...), le Gouvernement peut opposer l'irrecevabilité
». Il n'est pas trop tard pour le faire ! (M. Marcel Charmant s'exclame.)
Je suis persuadé, d'ailleurs, que le Conseil constitutionnel pourrait
utilement apprécier ce différend.
Je vous propose, mes chers collègues, de faire preuve de rigueur, de respecter
les compétences de chaque organe telles qu'elles ont été définies par
la Constitution, et de voter la présente motion tendant à opposer l'exception
d'irrecevabilité. C'est le moins que je puisse vous demander. (Applaudissements
sur les travées du RPR et des Républicains et Indépendants.)
M. le président. La parole est à M. Gaudin, contre la motion.
M. Jean-Claude Gaudin. Monsieur le président, monsieur le ministre,
mes chers collègues, vous venez d'entendre les arguments avancés par notre
collègue Jacques-Richard Delong, qui a souhaité défendre devant vous une
motion tendant à opposer l'exception d'irrecevabilité. C'est son droit
!
Si je souhaite prendre la parole ce matin contre cette motion de procédure,
c'est que je ne suis pas convaincu par les arguments qu'il vient de vous
présenter. Je les combats et je ne me contente pas de vous le dire, je
vais essayer de vous le démontrer.
Une proposition de loi vous a été présentée par notre éminent collègue
Jacques Pelletier qui, en sa qualité d'ancien médiateur de la République,
est un homme qui a profondément le sens du consensus et il saura, je l'espère,
nous le faire partager.
Cette proposition de loi est consensuelle dans la mesure où des sénateurs
de chaque groupe politique de notre assemblée ont accepté de la cosigner.
Ce cas est suffisamment rare pour que je me permette de le souligner solennellement
à cette tribune. (Marques d'approbation sur les travées socialistes
et sur celles du groupe communiste républicain et citoyen.)
Ce texte ne vise en aucune manière, j'insiste sur ce point, à rendre le
gouvernement turc actuel responsable des atrocités perpétrées en 1915.
Loin de nous cette idée, et je tiens à le dire à notre collègue M. Delong.
Il ne s'agit nullement pour nous de nous substituer à la Turquie dans
la gestion de son histoire. Il s'agit d'un acte du Parlement français,
qui s'honorerait de cettre reconnaissance pour et devant l'histoire. En
effet, même si cette proposition de loi commune n'est juridiquement pas
la même que celle qui a été votée en mai 1998 à l'Assemblée nationale,
elle l'est sur le fond : les termes en sont rigoureusement les mêmes,
l'article unique étant rédigé de façon strictement identique.
Si le Sénat reconnaît officiellement aujourd'hui le génocide arménien
de 1915, comme l'ont fait les députés au Palais-Bourbon, voilà deux ans,
le Parlement français aura, dans son ensemble et sur le fond, reconnu
ce premier génocide du xxe siècle.
Cependant, je le répète, cette démarche n'a nullement pour objet d'opposer
notre pays à la Turquie.
Certains nous diront que le moment est mal choisi. Depuis plusieurs années,
le discours est toujours le même.
La situation au Proche-Orient est explosive. Effectivement, elle l'est,
parfois même très gravement, mais, hélas ! elle l'est très souvent. Pouvons-nous
vraiment en prendre prétexte pour refuser la reconnaissance légitime d'un
massacre dont la vérité historique est avérée ?
D'autres nous diront que les intérêts économiques de notre pays passent
par des marchés très importants avec la Turquie. Mais n'est-il pas quelque
peu immoral d'avancer cet argument lorsqu'on traite d'un sujet aussi grave
que la reconnaissance d'un génocide et de centaines de milliers de morts
?
D'autres encore diront - on l'a entendu à cette tribune - que la loi n'a
pas à qualifier l'histoire. Cela a été un argument supplémentaire lorque
j'avais demandé, lors de la précédente session, l'inscription à l'ordre
du jour de la proposition de loi portant reconnaissance du génocide arménien
de 1915. Pourtant, mes chers collègues, le Sénat a eu l'occasion, et plusieurs
fois dans cet hémicycle, de qualifier l'histoire, en nommant les Justes
de l'Etat d'Israël notamment, il n'y a pas si longtemps, ou au sujet de
la guerre d'Algérie. Alors, est-ce encore un nouveau prétexte ? Il me
semble bien que oui, malheureusement.
D'autres enfin diront, comme certains orateurs l'ont souligné, que la
Chambre des représentants du Congrès des Etats-Unis s'apprêtait, voilà
peu de temps, à voter le reconnaissance du génocide arménien et que, sous
l'influence du président Bill Clinton, elle y a, provisoirement je l'espère,
renoncé. Est-ce un exemple à suivre ? Permettez-moi, mes chers collègues,
d'en douter fortement. L'indépendance nationale compte pour nous aussi,
même si nous ne sommes pas issus du gaullisme. (Sourires.)
De multiples raisons et de nombreux arguments seront toujours avancés
pour nous demander de renoncer, de nous taire, de taire la voix des représentants
du peuple. Mais elle ne se taira jamais tant qu'elle n'aura pas donné
satisfaction aux représentants des communautés arméniennes.
L'accumulation de l'ensemble de ces arguments, chaque fois différents
au demeurant, que ce soit la situation au Kosovo ou encore dans le sud
du Caucase, montre d'ailleurs qu'aucun d'entre eux n'est réellement valable
ni vraiment justifiable au regard de ce qui s'est passé en 1915.
Peut-être ai-je fait preuve d'un peu de naïveté en demandant déjà, voilà
vingt-deux ans, alors que j'étais jeune député, la reconnaissance du génocide
arménien. Mais je suis de ceux qui ne mettront jamais en balance les intérêts
économiques ou diplomatiques de notre pays avec la reconnaissance de tous
ces morts. Bien sûr, nous savons - certains de mes collègues l'ont souligné
avec beaucoup d'émotion - que d'autres génocides ont été perpétrés à travers
l'histoire. Celui de la Shoah me revient immédiatement en mémoire, mais
d'autres ont également été commis à travers le monde, dans plusieurs pays,
parfois même beaucoup plus récemment qu'en 1915.
M. Louis de Broissia. Il y
en a encore aujourd'hui !
M. Jean-Claude Gaudin. Sans doute faudra-t-il les reconnaître aussi
pour rétablir la vérité face à l'histoire...,
M. Louis de Broissia. Quand
?
M. Jean-Claude Gaudin. .. pour sensibiliser les générations futures
aux désastres qui ont eu lieu dans le passé, afin que les mêmes événements
ne puissent jamais se reproduire. Mais, aujourd'hui, monsieur de Broissia,
nous parlons du génocide arménien. Ne mélangeons pas des événements aussi
dramatiques et qui, me semble-t-il, méritent un traitement à part. (M.
Dominique Braye s'exclame.)
J'ai entendu que certains souhaitaient élargir notre débat de ce soir
à des atrocités qui ont été perpétrées en d'autres lieux, en d'autres
temps. Cela est tout à fait respectable et nous partageons tous cette
analyse. Mais il ne faut pas aujourd'hui entrer dans ce débat. Consacrons-nous
ce matin au peuple arménien et à lui seul. Il le mérite !
Je tiens à rappeler ici, d'ailleurs après plusieurs d'entre vous, mes
chers collègues, que les communautés arméniennes de France se sont parfaitement
intégrées à notre population. Beaucoup d'Arméniens sont des éléments moteurs,
en politique, par exemple, après tout - c'est à nous d'en parler - ou
encore dans l'économie ou la culture, où ils se sont particulièrement
illustrés.
Vous avez bien voulu en citer plusieurs, notamment le célèbre et talentueux
metteur en scène de cinéma, Henri Verneuil. Tous demandent, avec insistance
et depuis toujours, la reconnaissance par la France du drame dont leurs
ancêtres ont été victimes.
Je vous le dis sincèrement, mes chers collègues, et je vous le dis peut-être
aussi un peu solennellement : le moment est venu.
Le moment est venu pour notre assemblée de reconnaître officiellement
ce génocide, après avoir affiché de nombreuses réticences, infondées à
mes yeux, car la Turquie elle-même s'honorerait d'accepter le principe
de notre démarche.
Si la Turquie veut, à terme, intégrer l'Union européenne, et nous savons
tous qu'elle souhaite nous rejoindre, elle doit être en mesure d'assumer
pleinement son passé. Elle doit prendre exemple sur l'Allemagne, qui a
immédiatement reconnu sa responsabilité dans l'Holocauste.
Ce n'est nullement une honte ni une humiliation pour une nation que de
reconnaître une telle responsabilité : c'est un devoir de mémoire envers
l'histoire.
Par respect pour le peuple arménien, je crois foncièrement que la Turquie
doit, une fois pour toutes, abandonner les thèses négationnistes.
Si elle veut jouer pleinement son rôle à l'avenir au sein de l'Europe,
il faut qu'elle accepte sa propre histoire, même une histoire cruelle
et douloureuse à assumer.
La Haute Assemblée est attachée à la Déclaration des droits de l'homme,
elle l'a montré à de nombreuses reprises. Elle est attachée aux valeurs
de liberté et a condamné de tout temps les thèses idéologiques, d'où qu'elles
viennent, qui ont abouti à ces drames sanglants pour l'humanité que vous
avez rappelés précédemment, chers collègues de Broissia et Huriet.
Aujourd'hui, elle doit poursuivre dans cette voie et accepter de discuter
sur le fond la proposition de loi qui a été signée par un membre de chaque
groupe politique du Sénat.
Les Nations unies, à travers le rapport Whitaker et par le biais de la
commission des droits de l'homme, ont reconnu ce génocide en 1985. Le
Parlement européen, sous la forme d'une résolution conditionnelle, a,
lui aussi, deux ans après, reconnu ce génocide.
En 1998, ce fut le tour de l'Assemblée nationale, où tous nos amis, les
nôtres, puis nos adversaires ont, à l'unanimité, exprimé le même vote.
Aujourd'hui, à nous de compléter cette reconnaissance par un vote favorable
du Sénat qui, même si notre proposition de loi, cher président Girod,
ne devient pas, juridiquement parlant, une loi de la République ce matin,
permettrait de dire que les deux chambres du Parlement français ont, chacune,
reconnu le génocide arménien de 1915.
Faire en sorte que la date du 8 novembre 2000 soit une date historique
pour la communauté arménienne : voilà notre objectif.
C'est pour toutes ces raisons que je pense non pas qu'il faille adopter
la motion tendant à opposer l'exception d'irrecevabilité que notre éminent
collègue, M. Delong, nous a proposée, mais au contraire qu'il faut la
repousser.
Pour ma part, je m'inspirerai largement de la déclaration très modérée
de notre collègue M. Pelletier par laquelle il a exprimé, en fait, le
sentiment de la quasi-totalité d'entre nous, reconnaissons-le, en faveur
de la reconnaissance de ce génocide prouvé historiquement. C'est l'histoire
! Et il faudrait aussi que le Parlement le dise, que le Sénat le dise.
Je suis convaincu que le Sénat de la République va s'honorer ce matin
en votant justement la proposition de notre collègue M. Pelletier.
(Applaudissements sur certaines travées des Républicains et Indépendants,
du RPR, de l'Union centriste et du RDSE, ainsi que sur les travées socialistes
et sur celles du groupe communiste républicain et citoyen.)
M. le président. Je rappelle que, en application du dernier alinéa
de l'article 44 du règlement du Sénat, la parole peut être accordée pour
explication de vote pour une durée n'excédant pas cinq minutes à un représentant
de chaque groupe.
La parole est à Mme Beaudeau.
Mme Marie-Claude Beaudeau. Monsieur le président, monsieur le ministre,
mes chers collègues, quel étonnement et quelle stupeur d'entendre ce matin
s'opposer à la demande de discussion immédiate, puis défendre une motion
tendant à opposer l'exception d'irrecevabilité pour éviter la reconnaissance
du génocide perpétré en 1915 contre le peuple arménien.
M. Alain Dufaut. Elle n'a
rien compris !
M. Jacques-Richard Delong. Vous n'avez rien compris et vous mentez,
madame !
Mme Marie-Claude Beaudeau. Cette motion apparaît en totale contradiction
avec l'unanimité qui s'est exprimée à l'Assemblée nationale, où tous les
groupes, sans exception, ont voté la proposition de loi. Votre motion
apparaît en négation de l'histoire qui a vu 1,5 million d'Arméniens assassinés
parce que précisément Arméniens. (Exclamations sur les travées du RPR
et des Républicains et Indépendants.)
M. Henri de Raincourt. C'est
faux ! Arrêtez de mentir !
M. Jacques-Richard Delong. Mensonge !
Mme Marie-Claude Beaudeau. Etonnante oui, parce que j'étais présente
lorsque, le 27 avril dernier, ici, au Sénat, au cours d'une séance de
questions d'actualité au Gouvernement, M. Adrien Gouteyron, s'exprimant
au nom de son groupe, déclarait : « Les manifestations de la communauté
arménienne de France doivent susciter sur l'ensemble de nos travées non
seulement la compréhension mais également le respect. Ces 450 000 de nos
compatriotes ont un vrai devoir de mémoire à remplir, devoir que nous
devons assumer avec eux pour que ne sombre pas dans l'oubli le souvenir
de ces événements tragiques. » Le Journal officiel précise même
: « Applaudissements sur les travées du RPR, des Républicains et Indépendants
et de l'Union centriste, ainsi que sur certaines travées du RDSE ».
M. René-Pierre Signé. Intéressant
!
M. Henri de Raincourt. Et la gauche ?
Mme Marie-Claude Beaudeau. Votre motion, monsieur Delong, est moralement
condamnable, d'autres que moi l'ont dit tout à l'heure. Elle se fonde
sur le refus de reconnaissance d'un fait historique ayant conduit au massacre
- faut-il le répéter ? - de 1,5 million de personnes, laissant 600 000
survivants dont nombre d'entre eux ont rejoint notre pays et dont les
descendants sont français.
M. Dominique Braye. Ils ne
sont pas allés à Moscou, c'est sûr !
Mme Marie-Claude Beaudeau. Cette motion est faite d'illusion et
de perversité politique. Comment pourrait-on admettre que le refus de
la reconnaissance du génocide arménien puisse valoriser l'Etat turc et
lui permettre de rejoindre dans sa conception démocratique la Communauté
européenne ? C'est la reconnaissance du génocide, liée à son devoir de
mémoire, qui pourrait donner à l'Etat turc une autorité fondée sur des
valeurs démocratiques.
M. Jacques-Richard Delong.
Madame, ne parlez pas de démocratie, vous ne savez pas ce que c'est !
Mme Marie-Claude Beaudeau. Si votre motion était adoptée, vous
porteriez la responsabilité d'isoler la France dans le contexte international.
Faut-il rappeler que de nombreux Etats ont également reconnu ce génocide
?
M. Hilaire Flandre. La Russie
?
Mme Marie-Claude Beaudeau. Je ne citerai que l'Italie et l'Uruguay
dans la dernière période, rappelant que d'autres s'apprêtent à le faire.
M. Jacques-Richard Delong.
Et le KGB ? (Protestations sur les travées socialistes ainsi que sur
celles du groupe communiste républicain et citoyen.) Si vous n'êtes
pas contents, c'est pareil !
M. Hilaire Flandre. Et la Chine ?
Mme Marie-Claude Beaudeau. Si votre motion était votée, vous ne
créeriez que des complications nouvelles contraires à un règlement du
processus de réconciliation à l'oeuvre dans le Caucase du Sud.
Par votre motion, vous voulez accréditer l'idée que notre Constitution
n'autoriserait pas le Parlement à qualifier l'histoire.
M. Henri de Raincourt. C'est
vrai !
M. Hilaire Flandre. C'est un fait.
Mme Marie-Claude Beaudeau. Dois-je vous le rappeler, si, effectivement,
la vérité historique ne peut pas être déterminée par la loi, le Conseil
constitutionnel a admis que les parlementaires s'étaient vu accorder une
compétence de reconnaissance de l'histoire. L'argument d'irrecevabilité
se fondant sur l'inconstitutionnalité apparaît sans fondement, d'autant
plus que la Constitution de 1958 enrichie du préambule de celle de 1946
et de la Déclaration des droits de l'homme de 1789, le permet.
L'article 34 de la Constitution habilite le Parlement à déterminer les
principes fondamentaux de son intervention. Ce ne serait en tout cas pas
la première fois, d'autres collègues l'ont dit avant moi, que le Sénat,
comme l'Assemblée nationale, adopterait ce type de disposition législative
à caractère historique. C'est le cas, par exemple, de la loi du 10 juillet
2000, instaurant une journée nationale à la mémoire des victimes des crimes
racistes et antisémites de l'Etat français et d'hommage aux Justes de
France.
Fallait-il, au nom du principe que les auteurs de la motion tentent d'édicter,
refuser une telle proposition de loi ? Peu ici, vous le savez, en sont
persuadés.
Nous avons eu également un important débat sur l'abolition de l'esclavage,
à l'occasion de son 150e anniversaire dans notre pays. Fallait-il également
refuser une telle discussion ?
La reconnaissance d'un génocide exprime la primauté du principe de protection
de la dignité humaine. Vous ne pouvez pas vous appuyer sur des obstacles
juridiques. Votre motion est bien l'expression de considérations politiques.
Je crois pouvoir affirmer que le chef de l'Etat, même s'il ne juge pas
souhaitable l'inscription de la proposition de loi à l'ordre du jour du
Sénat, ne rejette cependant pas la possibilité d'une intervention législative
en la matière. L'exécutif n'a nullement usé de ses moyens institutionnels
pour sanctionner ou prévenir une immixtion législative dans sa « chasse
gardée », M. le ministre nous l'a redit ce soir.
L'Assemblée nationale a estimé, dans un jugement pacifiste, que la reconnaissance
du génocide était condition de paix dans cette région du monde. Votre
motion ne vise-t-elle pas, en fait, objectivement, à calmer les menaces
économiques proférées par l'Etat turc ?
Vous l'avez compris, mes chers collègues, le groupe communiste républicain
et citoyen ne votera pas la motion tendant à opposer l'exception d'irrecevabilité,
et souhaite que le Sénat la rejette, répondant ainsi à l'attente des 400
000 Français d'origine arménienne qui espèrent en la vérité de l'histoire
et en appellent au respect des valeurs de leur pays. (Applaudissements
sur les travées du groupe communiste républicain et citoyen, ainsi que
sur les travées socialistes.)
M. le président. La parole est à M. Chabroux.
M. Gilbert Chabroux. M'exprimant au nom de mes collègues socialistes,
je voudrais expliquer notre opposition à la motion d'irrecevabilité présentée
par M. Jacques-Richard Delong, pour pouvoir, ensuite, voter la reconnaissance
du génocide arménien.
Le 21 mars dernier, en présentant la demande de discussion immédiate de
cette proposition de loi, j'exprimais l'émotion que je ressentais, l'émotion
que nous étions nombreux à ressentir en pensant à nos compatriotes d'origine
arménienne qui avaient l'espoir que nous allions enfin reconnaître le
génocide de 1915.
Ce soir, j'exprime la même émotion. Nous avons franchi un pas en acceptant
de discuter de cette proposition de loi. Il y a eu une réelle évolution.
Des obstacles paraissent levés. L'espoir est plus grand. Nous devrions
enfin aboutir et adopter ensemble ce texte.
Pourquoi la Haute Assemblée ne pourrait-elle pas faire ce qu'a fait l'Assemblée
nationale, à l'unanimité ?
Sur une telle question, les clivages politiques n'ont pas de sens. Il
s'agit d'un problème de conscience, et chacun d'entre nous connaît la
vérité, la réalité historique. Nous avons tous été sensibles à l'action
qui a été menée par nos compatriotes d'origine arménienne par leurs associations,
par tous leurs amis et par les militants des droits de l'homme.
Sans haine, mais avec la force qui est celle de la vérité irrépressible,
ils ont mené, ils mènent encore un très beau combat, celui de l'honneur
et de la justice. Il fallait ce combat pour honorer le devoir de mémoire
à l'égard des victimes du génocide.
Les deux arguments principaux qui ont été avancés pour ne pas reconnaître
le génocide arménien paraissent bien faibles au regard de la responsabilité
morale qui est la nôtre. D'abord, il n'appartiendrait pas à la loi de
« qualifier » l'histoire. Mais le texte de la Constitution ne contient
pas une telle interdiction. Et le 23 mars, le Sénat a adopté à l'unanimité
une loi reconnaissant à l'esclavage et à la traite négrière la qualification
de crime contre l'humanité. Il faudrait citer aussi la loi Gayssot, qui
permet de lutter contre la négation des crimes commis par la barbarie
nazie. On peut regretter que cette loi ne soit pas étendue au cas arménien,
comme aux autres génocides,...
Un sénateur du RPR. Au cas
soviétique !
M. Gilbert Chabroux. ... comme aux autres crimes contre l'humanité.
En tout cas, la reconnaissance d'un génocide constitue une réponse au
phénomène négationniste.
Quant à l'argument selon lequel débattre du génocide arménien ne servirait
qu'à raviver les haines et à contrarier le processus de réconciliation
dans les Etats du Caucase du Sud, nous savons tous que c'est le contraire
qui est vrai. C'est la reconnaissance du génocide qui permettra de mettre
en oeuvre un véritable processus de paix.
Je voudrais reprendre les propos que tenait, ici, à cette tribune, M.
Jean-Jack Queyranne, à l'occasion de l'adoption de la loi sur l'esclavage
: « il n'y a pas de possibilité de construire un avenir avec les peuples
qui ont été opprimés, détruits dans leur chair et dans leur culture si
on ne se résout pas à assumer l'histoire. Il n'y a pas de justice ni de
paix sans vérité. »
Il est très vraisemblable que nous n'aurions pas à voter le texte qui
nous est soumis et à reconnaître l'histoire si les responsables du génocide
arménien ou leurs descendants avaient fait oeuvre de reconnaissance au
lieu de s'enfermer dans le silence ou la négation.
La reconnaissance du génocide arménien doit s'accompagner de la dénonciation
du gouvernement turc de l'époque, comme nous le faisons pour la responsabilité
de l'Allemagne nazie dans la Shoah. Ce n'est pas faire preuve d'ostracisme
envers le peuple turc, dont il convient, au contraire, d'aider le cheminement
vers un Etat pleinement démocratique. La démocratie ne peut s'accommoder
de la négation du passé. Et puisque la France assure la présidence de
l'Union européenne, nous devons dire à la Turquie que l'Europe est avant
tout un système de valeurs qui l'emporte sur les rapports de forces et
que, pour en faire partie, il faut assumer son histoire.
Mes chers collègues, le XXe siècle s'achève. Nous allons en dresser le
bilan. Il est, pour une large part, horrible : deux guerres mondiales,
les abominations auxquelles ont conduit le racisme et le fascisme,...
M. Henri de Raincourt. Et
le communisme !
M. Dominique Braye. Le communisme, ce sont plus de 80 millions
de morts !
M. Gilbert Chabroux. ... des génocides, le premier d'entre eux
ayant été le génocide arménien qui précédait de vingt-cinq ans celui du
peuple juif, la Shoah, et combien d'autres ensuite, vous l'avez dit. Il
est juste temps, avant d'aborder un nouveau siècle, de savoir reconnaître
ces atrocités pour ce qu'elles ont été. La reconnaissance du génocide
des Arméniens a valeur de prévention. Le chemin sera encore long pour
construire un monde qui devrait être celui de la paix, de la solidarité
et de la fraternité.
Mais, cette date du 8 novembre 2000, au Sénat, restera, ainsi que l'a
dit M. Jean-Claude Gaudin une étape importante. D'abord, il nous faut
rejeter la motion tendant à opposer l'exception d'irrecevabilité. Ensuite,
c'est avec une grande émotion et beaucoup d'espoir que mes collègues du
groupe socialiste et moi-même voterons la proposition de loi relative
à la reconnaissance du génocide arménien. (Applaudissements sur les
travées socialistes et sur celles du groupe communiste républicain et
citoyen.)
M. le président. Personne ne demande plus la parole ?...
Je mets aux voix la motion n° 3, tendant à opposer l'exception d'irrecevabilité.
Je rappelle que l'adoption de cette motion entraînerait le rejet de la
proposition de loi.
Je suis saisi d'une demande de scrutin public émanant de la commission
des affaires étrangères, de la défense et des forces armées.
Il va être procédé au scrutin dans les conditions réglementaires.
(Le scrutin a lieu.)
M. le président. Personne ne demande plus à voter ?...
Le scrutin est clos.
(Il est procédé au comptage des votes.)
M. le président.Voici le résultat du dépouillement du scrutin n°
14:
| Nombre de votants
| 234
|
| Nombre de suffrages exprimés
| 229
|
| Majorité absolue des suffrages
| 115
|
| Pour l'adoption
| 58
|
| Contre
| 171
|
Le Sénat n'a pas adopté. (Applaudissements sur les travées socialistes
et sur celles du groupe communiste républicain et citoyen, ainsi que sur
quelques travées de l'Union centriste. - Mme Nelly Olin applaudit également.)
Nous passons à la discussion de l'article unique.
« Article unique. - La France reconnaît publiquement le génocide
arménien de 1915. »
suite ---->
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