La Turquie réagit vivement suite à une affiche de RSF (Reporters Sans Frontières)
08/05

La Turquie a menacé de reconsidérer ses liens militaires avec la France après que l'organisation Reporters sans frontières (RSF) a rangé le chef d'état-major de l'armée turque au rang des "prédateurs de la liberté de la presse" dans le monde.

RSF a en effet affiché sur le sol de la gare parisienne de Saint-Lazare une carte du monde affichant les portraits de 38 chefs d'Etat et dirigeants accusés de graves atteintes à la liberté de la presse. Or, le général turc Hüseyin Kivrikoglu y figure au côté notamment de Saddam Hussein ou de Moammar Kadhafi.

L'état-major de l'armée turque a donc convoqué l'attaché militaire de l'ambassade de France à Ankara pour l'avertir que la Turquie allait reconsidérer ses liens militaires avec la France si rien n'était fait, rapporte l'agence Anatolia qui ne précise pas quel type de mesure est réclamé. Selon la chaîne NTV, l'ambassadeur de France Bernard Garcia a également été convoqué au ministère des Affaires étrangères.

Les services du Premier ministre turc Bülent Ecevit ont par ailleurs demandé à la France "d'enlever immédiatement la carte et le portrait de Kivrikoglu (...) afin d'empêcher que les relations franco-turques profondément enracinées ne soient affectées par ces affirmations infondées".

La Turquie est critiquée de longue date dans l'Union européenne et aux Etats-Unis pour sa répression de la liberté de la presse et ses emprisonnements de dizaines de journalistes. Selon RSF, le Conseil de la sécurité nationale, un organe gouvernemental dominé par l'armée, est "un formidable instrument" de répression des médias et du débat démocratique.

La puissante armée turque, qui a perpétré trois coups d'Etat depuis la création de la Turquie en 1923, pèse sur la vie politique par le biais du Conseil national de sécurité (MGK). Cet organe, dominé par l'armée, réunit chaque mois les plus hauts responsables civils et militaires et trace les grandes lignes de conduite du pays.

"Nous condamnons avec la plus grande fermeté cette manifestation", a dit le président turc M. Sezer devant la presse. Il a ajouté que la Turquie était un pays démocratique et que certaines restrictions à la liberté de presse découlaient de lois adoptées au parlement, et non d'individus.

"La Turquie n'est pas dans la même situation que les 37 autres pays qui figurent sur cette carte", a-t-il estimé, ajoutant que RSF "ne connaît pas la Turquie".

Le Premier ministre Bulent Ecevit a qualifié la manifestation d'"irrespectueuse et injuste", soulignant que la Turquie suivrait l'affaire "avec une grande attention" et attendait de la France qu'elle "prenne les mesures appropriées pour que les relations historiques entre les deux pays ne soient pas affectées".

En janvier 2001, la Turquie avait déjà appliqué une série de sanctions visant la France en matière de contrats de vente d'armes après que le Parlement eut adopté une proposition de loi reconnaissant officiellement le génocide arménien de 1915 qui a fait 1,5 million de morts (perpétré par le gouvernement turc), que la Turquie refuse toujours de reconnaître.

Le Général Hüseyin Kivrikoglu :
Chef d'état-major des armées, Hüseyin Kivrikoglu est à ce titre membre du Conseil national de sécurité, organe consultatif en charge de la mise en œuvre de la loi d'urgence dans le Sud-Est anatolien. Instrument redoutable pour réprimer la liberté de la presse et censurer le débat démocratique, cette instance permet en fait à l'armée d'imposer systématiquement ses vues : c'est sous son contrôle qu'une quinzaine de journaux ont été interdits dans le sud-est du pays en 2000. Les journalistes mettant en cause l'armée, d'une façon ou d'une autre, sont systématiquement poursuivis, et le plus souvent condamnés à de lourdes peines. Le délit d'opinion demeure passible de prison, dans ce pays candidat à l'Union européenne. L'universitaire et éditorialiste Fikret Baskaya a ainsi été condamné à un an et quatre mois de prison, et incarcéré en juin 2001, pour avoir qualifié de "raciste et nationaliste" le traitement de la question kurde par les autorités. Cinq autres journalistes restent incarcérés pour leurs opinions. L'Union européenne s'est à plusieurs reprises déclarée préoccupée "par le rôle joué par l'armée" en Turquie.