Une partie de la Haute hiérarchie militaire turque hostile à l'adhésion à l'Union Européenne, cherche d'autres alternatives : l'Iran, la Russie ?

La bipolarisation entre les eurosceptiques et les pro-européens bat son plein en Turquie depuis que le secrétaire général du tout puissant Conseil de sécurité nationale (MGK), le général Tuncer Kilinç, a, le 7 mars, déclaré que “ la Turquie ne voit pas le soutien de l’Union européenne s’agissant des questions d’intérêts nationaux. La Russie est également dans une certaine solitude. En connaissance de cause et sans négliger les Etats-Unis, je pense que l’on se doit de se lancer dans une nouvelle recherche comprenant l’Iran ”. Intervenant dans le cadre d’un symposium organisé par le commandement de l’académie de la guerre, le général Kilinç a indiqué que ceci reflétait son “ opinion personnelle ”.

Mais les observateurs notent que ses propos seront pris en considération comme indicatif d’une certaine école de pensée au sein de l’armée mettant en lumière les inquiétudes de l’aile conservatrice qui pense que les réformes d’harmonisation entreprises pour l’adhésion à l’Union européenne pourraient endommager l’unité et l’intégrité territoriale de la Turquie ou plus prosaïquement réduire la mainmise de la hiérarchie militaire sur la vie politique du pays.

Les remarques du général sont apparues comme une réponse directe à Mesut Yilmaz, vice-Premier ministre chargé des affaires européennes au sein du gouvernement de coalition, qui avait appelé, dans une interview accordée au magazine Tempo du 6 mars, au référendum pour déterminer si oui ou non la Turquie devait adhérer à l’UE, en espérant qu’un “ oui ” massif aura pour résultat de faire pression sur les eurosceptiques conservateurs. Mesut Yilmaz avait également accusé son partenaire de la coalition, Devlet Bahçeli, leader du parti de l’action nationaliste (MHP-ultra nationaliste), de “ se cacher derrière l’armée ” dans son opposition aux réformes nécessaires pour l’UE. Devlet Bahçeli avait alors rétorqué que Mesut Yilmaz jouait “ un jeu dangereux ”. Le chef d’état-major turc, le général Huseyin Kivrikoglu, a, quant à lui, déclaré, dans une interview accordée à la Revue de la défense et de l’aviation, que “ l’Union européenne est une obligation géopolitique ”, tout en accusant les pays européens de soutenir “ des actes terroristes contre la Turquie ”.

Ce débat s’envenime alors que l’échéance pour les conditions à court terme de l’UE relatives à la Turquie prendra fin mi-mars. “ Il y a donc trois possibilités. Soit il y a un changement de sensibilité dans l’armée et ils s’opposent à l’UE. Soit encore, ils ont toujours été contre car, cela heurterait leur importante influence dans la gestion du pays- Général Kilinç l’exprime ouvertement. La troisième possibilité est qu’il y a une division dans l’armée entre les eurosceptiques et les pro-européens… ” écrit, le 9 mars, Ilnur Çevik, le directeur du quotidien anglophone Turkish Daily News.

Cuneyt Ulsever, dans ses colonnes du 12 mars du même quotidien, écrit simplement que “ grâce au général Kilinç, le lobby anti-UE est beaucoup plus clair maintenant ! ” et ajoute : “ Je suis très heureux que le général éclaircisse une question. Nous sentons tous qu’il y a des éléments anti-UE au sein du gouvernement, de l’armée et de la bureaucratie civile, mais ils avaient jusqu’alors honte d’exprimer leur “ opinion anti ”… En fait, l’armée et les bureaucrates perdraient leurs positions privilégiées dans le pays si la Turquie se conformait complètement aux critères de Copenhague. Dans un pays où au moins 60 % de l’économie est contrôlée par l’appareil de l’Etat, la bureaucratie civile et militaire jouit de privilèges considérables…L’armée jouit d’un autre privilège qui pourrait être qualifié de “ surveillance des affaires politiques ” “ C’est une comédie… J’ai juste une question à poser à nos Ataturkistes qui, trouvant les conditions trop lourdes, s’opposent à l’adhésion à l’UE : Pensez-vous que l’Iran nous accepterait ?…L’Iran ne voudra jamais de vous sans que vous n’adoptiez les lois de la charia sur les peines, le commerce, la succession, la propriété. En somme, même les mollahs d’Iran ont des conditions…Pourquoi n’avez-vous pas le courage de dire que vous ne voulez pas adhérer à l’UE ? ” interpelle, le 12 mars, Bekir Coskun, dans le quotidien Hurriyet. Le même quotidien Hurriyet établit, le 11 mars, en sa Une, un étrange bilan: “ La proposition ” l’Iran et la Russie contre l’UE ” du secrétaire général du MGK, le général Tuncer Kilinç, a été sujet de 91 éditoriaux de la presse: dans 46 d’entre eux, il a été critiqué et les 26 autres l’ont soutenu ”.

Source : Comité International pour la Libération des Députés Kurdes Emprisonnés en Turquie / 14 mars 2002