1. Histoire de l’Arménie

L’Arménie antique

Les origines de l’Arménie et du peuple arménien sont encore largement méconnues. Si plusieurs hypothèses sont avancées, la plus plausible fait état du mélange d’un peuple indo-européen de la branche thraco-phrygienne avec des autochtones d’Ourartou. Ces derniers auraient mis sur pied leur royaume dès le début du IXe siècle avant J.-C. et fondé l’actuel Erevan (Erebouni) en 782 avant J.-C. Deux siècles plus tard, les Thraco-Phrygiens venus des Balkans déferlent sur l’Anatolie, détruisant au passage l’empire hittite, et viennent se fixer sur les hauts plateaux bordés par les chaînes du Caucase et du Taurus. Le peuple arménien serait issu de ce mélange. Moins d’un demi-siècle après, les Arméniens passent sous la tutelle des Mèdes puis des Perses achéménides. Ces derniers, défaits par les armées d’Alexandre le Grand en 331 avant J.-C., abandonnent l’Arménie aux Macédoniens. En 190 avant J.-C., Antiochos III, l’un des successeurs d’Alexandre, est battu à son tour par les Romains. Artaxias et Zareh, alors gouverneurs des deux provinces arméniennes, proclament leur indépendance. À la mort de Zareh, Artaxias unifie l’Arménie et en agrandit les frontières. En 95 avant J.-C., Tigrane, son successeur, monte sur le trône et devient rapidement Tigrane le Grand, prestigieux fondateur de l’empire d’Arménie qui s’étendra de la mer Noire à la Caspienne et à la Méditerranée. Mais, en 66 avant J.-C., cet empereur arménien épris d’hellénisme est battu par les légions de Pompée. Devenue protectorat romain, l’Arménie est dirigée par les successeurs de Tigrane jusqu’en l’an 2 après J.-C. Après une période de troubles intérieurs, elle tombe aux mains d’une dynastie parthe: les Arsacides. C’est un de ses rois, Tiridate III, qui, en 301, proclame le christianisme religion d’État. L’Arménie devient ainsi le premier royaume officiellement chrétien. Grigor, le premier catholicos (pasteur suprême), est sanctifié sous le nom de Grégoire l’Illuminateur, d’où la dénomination d’Église grégorienne pour qualifier le culte arménien. Dans la foulée, les Arméniens abandonnent l’écriture grecque pour utiliser leur propre alphabet, inventé par Mesrop Machtotz. Les deux piliers de l’«arménité» sont désormais en place. En 428, l’Arménie, bien qu’assujettie une nouvelle fois par la Perse sassanide, conserve sa liberté de culte.

L’Arménie médiévale et moderne

À la fin du VIe siècle, la Perse cède la majeure partie de l’Arménie à l’Empire byzantin qui en occupait déjà les provinces occidentales. Mais l’accord gréco-arménien est si fragile que les Arméniens préfèrent s’entendre avec une nouvelle puissance régionale. En 661, ils reconnaissent l’autorité politique des califes arabes, et l’Arménie se transforme alors en champ clos des affrontements arabo-byzantins. Entre 852 et 855, le pays est d’ailleurs complètement dévasté par les armées d’un général d’origine turque, Bougha Al-Kabir. Mais une fois de plus l’Arménie va renaître de ses cendres. En 885, Achot le Grand Bagratouni est reconnu roi d’Arménie par le calife et l’empereur byzantin. Pendant deux siècles (Xe et XIe), la dynastie des Bagratides fera régner une paix et une prospérité jamais égalées. Ani devient en 961 la capitale de l’âge d’or arménien. Cette ville «aux cent palais et aux mille églises» va cependant être rasée par les Turcs seldjoukides en 1064. Petit à petit, la Grande Arménie indépendante disparaît. Certains Arméniens s’exilent alors en Moldavie et en Hongrie, d’autres en plus grand nombre, sous la conduite du prince bagratide Rouben, s’installent en Cilicie qui devient en 1080 la Petite Arménie. Cette fondation coïncidant avec les premières croisades, les rois arméniens de Cilicie s’allient avec les croisés. Ils traitent même avec les Mongols contre les Turcs et les Arabes. Alors que la Grande Arménie passe sous la domination mongole (1236-1317), la dernière dynastie arménienne de Cilicie s’éteint en 1342. Cette région revient à la famille française des Lusignan, régnant déjà sur l’île voisine de Chypre. Mais, sous les coups de boutoir des Égyptiens, Léon V de Lusignan perd son fief en 1375. Le destin de l’Arménie allait être divisé entre Turcs, Perses et Russes.

Au XVe siècle, l’Arménie est occupée par les Ottomans qui lui laissent un certain degré d’autonomie entériné par le pacte de l’Aman en 1461. En 1555, 1620, 1639 et 1746, le pays est sans cesse divisé: l’Ouest à la Sublime Porte, l’Est aux Perses. Au XVIIe siècle, les Arméniens chrétiens commencent à demander de l’aide à l’Occident: Rome, la France, la Bavière, la Russie. Devant l’échec des missions des notables Khatchadour et d’Ori, un prince arménien du Karabagh, Tavit Beg, se lance dans l’insurrection. Il ne succombe qu’après huit ans de lutte (1722-1730). En 1801, les Russes font leur apparition dans le Caucase. La Géorgie est occupée, puis le Nakhitchevan en 1808, le Karabagh et le Kantzak en 1813. En 1828, les territoires arméniens sont unis à la Russie sous le nom d’Armianskaia Oblast. Après avoir écrasé les Perses, le tsar Nicolas Ier fait de même avec les Ottomans. Mais lors du traité d’Andrinople, le 14 septembre 1829, l’Angleterre oblige la Russie à rendre les provinces d’Erzeroum, Kars et Ardahan à l’Empire ottoman déjà confronté à l’insurrection grecque (1821-1830). Désormais, l’histoire de l’Arménie sera indissolublement liée aux derniers soubresauts de l’«homme malade de l’Orient» et à la compétition engagée entre la France, le Royaume-Uni et la Russie pour le contrôle des mers chaudes et de leurs accès.

Raffermis par l’avance russe dans le Caucase, électrisés par les succès grec, valaque, moldave, serbe, monténégrin et bulgare, les Arméniens vont faire leur entrée dans le concert du réveil des nationalités. La question arménienne est ouverte. Elle sera refermée en l’espace d’un demi-siècle, avec les massacres de 1915-1921 perpétrés par la quasi-totalité de ses voisins.

Le génocide

Laissant une forte autonomie à ses minorités, l’Empire ottoman se raidit de plus en plus au fur et à mesure de son déclin politique et économique. Désormais, les réformes appliquées aux minorités chrétiennes seront le fruit de la pression des grandes puissances. Cet état de fait étant vécu comme une humiliation par les musulmans de l’Empire, les minorités vont être en butte à nombre d’exactions, surtout en Anatolie orientale où règne une certaine anarchie. Pour éviter les massacres, les Arméniens de Zeïtoun sont obligés de prendre les armes en 1859 et en 1875.

Le 17 mars 1863, la Sublime Porte approuve la Constitution nationale arménienne, organisme élu réglant la vie de la communauté arménienne dans l’Empire ottoman. Mais il faudra attendre le traité de San Stefano (3 mars 1878) et le Congrès de Berlin (13 juin-13 juill. 1878) pour que la Turquie s’engage à appliquer les réformes dans ses six vilayets (provinces) arméniens. À l’issue de la guerre russo-turque de 1876-1878, la Bulgarie recouvre son indépendance, et le tsar occupe Batoum, Kars, Ardahan et Bayazid. L’article 16 du traité de San Stefano promet même l’autonomie aux Arméniens de l’Empire ottoman. Inquiète de l’avancée russe vers les mers chaudes, l’Angleterre réussit à obtenir la révision du traité de San Stefano au Congrès de Berlin. La Sublime Porte cède Chypre au Royaume-Uni en échange de son soutien contre la Russie. L’article 16 est remplacé par l’article 61. L’autonomie arménienne se transforme en une vague promesse de réformes administratives. Loin d’appliquer ces réformes, Abdul-Hamid, le «Sultan rouge», décide au contraire de persécuter les Arméniens avant que ceux-ci n’obtiennent leur indépendance comme les Grecs et les Bulgares. À la même époque, en février 1885, la Russie ferme six cents écoles arméniennes dans le Caucase. La communauté commence alors à s’organiser politiquement, soit dans les Empires ottoman et russe, soit dans la diaspora. En 1881, les organisations secrètes Défense de la patrie et Union des patriotes sont créées, respectivement à Erzeroum et à Moscou. En 1885, c’est au tour du Parti des Arménakan à Van et à Marseille, puis du Parti social démocrate Hentchak à Genève en 1887 et, enfin, de la Fédération révolutionnaire arménienne Dachnak à Tiflis en 1890. La Porte ne tarde pas à réagir et, en août 1894, l’armée ottomane massacre les habitants de Sassoun (actuellement Samsun). Les pogroms reprennent dans toute l’Anatolie orientale de l’automne de 1895 au printemps de 1896. Plus de 150 000 Arméniens auraient alors péri. En revanche, à Van et à Zeïtoun, ils repoussent les Turcs lors de violents combats. Le 26 août 1896, le parti Dachnak décide de forcer les grandes puissances à faire appliquer l’article 61 au Congrès de Berlin. Ce jour-là, un commando de vingt-six militants occupe la Banque ottomane de Constantinople et réalise ainsi le premier acte de terrorisme publicitaire contemporain. En réaction, la populace turque massacre 7 000 Arméniens sous les yeux des diplomates occidentaux en poste dans la capitale.

Les chancelleries, tout comme les Arméniens, comprennent alors que la politique de réformes est vouée à l’échec. La révolution jeune-turque et l’avènement du comité Union et Progrès en juillet 1908 sont donc unanimement salués. Dans la foulée, la constitution est rétablie (23 juill. 1908) et le sultan Abdul-Hamid est déposé (13 avr. 1909). Mais la joie a été de courte durée. Le 1er avril 1909, près de 20 000 Arméniens sont massacrés à Adana. Les Jeunes-Turcs instaurent une politique de «turquisation intransigeante» à mesure que l’Empire ottoman se désagrège: occupation italienne de la Tripolitaine en 1911 et guerres balkaniques en 1912-1913. La Délégation nationale arménienne et le Bureau national arménien font alors pression sur les chancelleries, et la Russie finit par obtenir de Londres et de Paris la modification des articles du Congrès de Berlin relatifs à l’Arménie ottomane. En juillet 1914, deux inspecteurs généraux, norvégien et hollandais, doivent superviser les réformes dans les vilayets arméniens. La Première Guerre mondiale ne leur en laissera pas le temps, d’autant que l’Empire ottoman déclare la guerre à l’Entente le 1er novembre 1914. Les Arméniens se retrouvent coincés entre les belligérants, les uns mobilisés dans l’armée turque, les autres dans l’armée russe. Les Jeunes-Turcs pressent même les Arméniens du Caucase à se révolter contre le tsar. Cette tactique entraîne une réaction inverse et, bientôt, 180 000 Arméniens dont 8 000 volontaires venus de Turquie rejoignent les armées russes pour libérer l’Arménie occidentale.

Le 7 avril 1915, la ville de Van s’insurge et instaure un gouvernement provisoire arménien. La réaction est aussi immédiate que disproportionnée. Prétextant le rôle de «cinquième colonne» joué par les Arméniens, les dirigeants jeunes-turcs, Enver, Talaat et Djemal, décident de déporter l’ensemble de la population arménienne dans les déserts de Mésopotamie. Le génocide commence le 24 avril 1915 avec l’arrestation et l’assassinat de 600 notables arméniens à Constantinople. Les soldats arméniens sous l’uniforme turc sont désarmés, envoyés aux travaux forcés puis fusillés. Les Arméniens d’Anatolie orientale reçoivent l’ordre de partir en déportation dans les vingt-quatre ou quarante-huit heures. Les hommes valides sont fusillés à la sortie des villages tandis que femmes, enfants et vieillards doivent couvrir des centaines de kilomètres à pied, sans soins et sans nourriture. En chemin, ils sont détroussés, bâtonnés, violés, égorgés par les gendarmes supplétifs et les tribus kurdes et turkmènes des environs. En août 1915, les Arméniens de Cilicie et d’Anatolie occidentale sont à leur tour déportés. En un peu plus d’un an, près d’un million (entre 800 000 et 1 250 000) d’Arméniens périssent de la sorte, soit presque la moitié de la population arménienne ottomane. Les Turcs s’accordent à reconnaître un maximum de 300 000 victimes, mais refusent d’y voir une extermination planifiée et donc un génocide. Au contraire, ils font état de famines, d’épidémies et des malheurs de la guerre! Mais les témoignages sont aussi nombreux, divers, qu’accablants. Diplomates américains et allemands, missionnaires suisses, américains, allemands et scandinaves, officiers allemands servant d’instructeurs dans l’armée ottomane: tous rapportent les mêmes atrocités et le même calvaire des populations civiles.

La chute du tsar Nicolas II laisse les Arméniens seuls face aux Turcs. Le 3 mars 1918, par la paix de Brest-Litovsk, Lénine cède Batoum, Kars et Ardahan aux Ottomans. Abandonnée par les bolcheviks, la récente Assemblée législative de Transcaucasie, le Seïm, proclame l’indépendance de la Transcaucasie regroupant la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan (22 avr. 1918). Les Turcs profitent de ces changements politiques et de la dissolution de l’armée tsariste pour passer à l’offensive. Battus par les Arméniens commandés par les généraux Antranik et Dro lors de la bataille de Sardarabad, ils n’en menacent pas moins les Géorgiens qui, pour leur échapper, proclament leur indépendance et demandent protection à l’Allemagne. Le 28 mai 1918, c’est au tour des Arméniens de quitter la Fédération transcaucasienne. Mais, exsangue et encombrée de réfugiés d’Anatolie, la jeune république doit traiter avec la Turquie, et ses frontières se réduisent comme une peau de chagrin.

Six mois plus tard, la défaite des Turcs et des Allemands desserre l’étau autour de la république. Les Arméniens réoccupent Kars, le Nakhitchevan et le Lori. Le 10 août 1920, le traité de Sèvres reconnaît officiellement l’indépendance de l’Arménie, qui devient un État viable s’étendant sur 70 000 kilomètres carrés environ. Par ailleurs, un foyer national arménien est créé en Cilicie sous protectorat français. C’était sans compter avec la renaissance du nationalisme turc conduit par le général Mustafa Kemal. Le 20 octobre 1921, les kémalistes chassent les Français de Cilicie, massacrant à l’occasion les Arméniens. Entre-temps, le 22 septembre 1920, les forces kémalistes pénètrent dans la république d’Arménie aidées par les Azéris et les bolcheviks. Le 2 décembre 1920, le gouvernement arménien est obligé de renoncer à l’application du traité de Sèvres et rétrocède Kars, Ardahan et le Nakhitchevan. Le lendemain, le pays devient une république soviétique. Dernier espoir des rescapés du génocide, l’Arménie indépendante se meurt. Désormais, le peuple arménien allait suivre deux voies: l’une en diaspora, l’autre à l’ombre de l’U.R.S.S. Lors de la signature du traité de Lausanne le 24 juillet 1923, le nom d’Arménie n’est même plus mentionné.

L’Arménie soviétique

La plus petite des quinze républiques fédérées de l’U.R.S.S., l’Arménie, ne s’étend que sur 29 800 kilomètres carrés. Kars et Ardahan ont été rendues à la Turquie kémaliste. Le Nakhitchevan et le Karabagh sont passés sous le contrôle de l’Azerbaïdjan soviétique, et la Géorgie a repris les provinces d’Akhaltskha et Alkhalkalak. L’histoire de l’Arménie soviétique est, dès l’origine, marquée par la répression contre le nationalisme. Moins de deux mois après sa soviétisation, l’Arménie se soulève et rétablit un gouvernement dachnak (8 mars-2 avr. 1921). Mais l’Armée rouge revient à Erevan et, tout en combattant, les Dachnaks doivent se réfugier en Perse. Dépecée par tous ses voisins, l’Arménie soviétique doit réintégrer la fédération soviétique de Transcaucasie. Ce n’est qu’en 1936 qu’elle accède au rang de république fédérée.

Avec les débuts de la guerre froide en 1947, l’U.R.S.S. relance la question arménienne. Alors que la Grèce, en proie à la guerre civile, et la Turquie viennent d’être les premiers bénéficiaires de la doctrine Truman (11 mars 1947) et du plan Marshall, l’U.R.S.S. demande officiellement, le 24 octobre 1947, à la tribune de l’O.N.U., le retour de Kars et Ardahan. En même temps, Staline organise le rapatriement vers l’Arménie soviétique des Arméniens de la diaspora. Même s’ils ne sont pas tous communistes, l’Arménie soviétique reste à leurs yeux la dernière parcelle de «mère patrie» où l’arménité continue de subsister. En 1946 et 1947, ils sont 150 000 à répondre à cet appel. Mais, dès 1949, le flot se tarit, les premiers arrivants déçus dissuadant le reste de leurs familles de les rejoindre. Il faudra attendre le XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique en 1956 pour que ces rapatriés soient autorisés à repartir vers les lieux de leur diaspora d’origine.

Après la mort de Staline, en 1953, l’économie de l’Arménie soviétique commence à se développer. La rentabilité des vergers favorisés par l’excellent ensoleillement des versants montagneux s’améliore et la production de blé, de betterave, de tabac et de coton croît sensiblement. Mais c’est l’industrie qui par sa croissance accélérée depuis le début des années 1960 donne à l’Arménie son visage moderne, au point qu’elle souffre gravement de la pollution. L’effort principal a d’abord porté sur l’aménagement hydroélectrique et l’extraction de matières premières (cuivre, aluminium, plomb, marbre). Depuis le milieu des années 1970, la chimie et le nucléaire ont pris la relève, à tel point que, parmi les sept villes les plus polluées de l’U.R.S.S., cinq sont arméniennes: Erevan la capitale, Alaverdi, Kirovakan, Khapan et Katcharan. Erevan est noyée dans un brouillard polluant 165 jours par an et les incidents répétés de la centrale nucléaire de Metzamor n’ont qu’aggravé la situation. En quinze ans, le nombre d’enfants handicapés a quintuplé et les accouchements avant terme se sont multipliés par sept.

Par ailleurs, le mouvement nationaliste ne s’est jamais résigné. Au contraire, il resurgit périodiquement avec vigueur. Les demandes d’émigration en sont le premier signe. Entre 1956 et 1972, 28 000 Arméniens ont quitté l’U.R.S.S., 12 000 pour les seules années 1979-1980 et 5 000 en 1987. Après les Juifs, c’est le plus important contingent national à fuir l’U.R.S.S., essentiellement pour les États-Unis. Le manque de liberté, le refus de prendre en compte les revendications nationales, les difficultés économiques et, depuis le début des années 1980, la pollution n’ont fait qu’accroître ce mouvement migratoire, soit à l’extérieur des frontières de l’U.R.S.S., soit vers d’autres républiques soviétiques.

Le 24 avril 1965, lors des célébrations du cinquantième anniversaire du génocide, des dizaines de milliers de personnes défilèrent dans les rues d’Erevan, débordant le service d’ordre et revendiquant les territoires arméniens occupés par la Turquie. On frisa l’incident diplomatique turco-soviétique, et Moscou dut procéder à des remaniements au sein de la direction de la république d’Arménie. Deux ans plus tard, Erevan érigeait son mémorial en souvenir du génocide, monument devenu le point de ralliement de tous les rassemblements nationalistes. En 1966 et pour la première fois en U.R.S.S. depuis la liquidation de l’opposition de gauche, un parti clandestin est fondé: le Parti de l’unité nationale. La plupart de ses militants ont été arrêtés, certains sont morts au goulag et trois ont été fusillés à Moscou en 1979. Les survivants, qui ont bénéficié de la libéralisation du régime depuis 1986, ont fondé en 1987 l’Union pour l’autodétermination nationale (U.A.N.).

Le comité central du P.C. d’Arménie a aussi repris à son compte certaines revendications irrédentistes. Nombre de publications officielles traitent de la responsabilité des régimes ottoman, jeune-turc et même kémaliste dans le génocide physique et culturel des Arméniens d’Anatolie. Erevan a prêté une oreille largement attentive au réveil de la diaspora.

Les 17 et 18 octobre 1987, 100 000 personnes défilent spontanément dans les rues de la capitale, lutte contre la pollution et combat pour les droits nationaux étant étroitement mêlés. Le 11 février 1988, c’est le Haut-Karabagh qui entre en ébullition. Région autonome rattachée arbitrairement à l’Azerbaïdjan lors de la soviétisation du Caucase en 1921-1923, le Haut-Karabagh est peuplé de 160 000 habitants dont 80 p. 100 d’Arméniens. Ce jour-là, 70 000 personnes manifestent à Stepanakert, capitale de la région. Le lendemain, le soviet du Haut-Karabagh demande officiellement son rattachement à l’Arménie, puis le P.C. de la région en fait de même le 16 mars. Dans la semaine du 15 au 22 février 1988, les manifestations organisées par l’U.A.N. se répètent journellement à Erevan. Enfin, les 25 et 26 février, près d’un million d’Arméniens, sur une population arménienne de 3,1 millions (sur 3 350 000 habitants dans la république), descendent et investissent les rues d’Erevan. La réaction des Azéris voisins sera brutale. Dans la nuit du 28 février, des milliers d’Azéris turcophones manifestent à Sumgaït contre l’irrédentisme arménien. Bilan officiel: 32 Arméniens tués; bilan officieux: 546 morts et des milliers de blessés. Les rares témoins parlent de véritable pogrom, réplique miniature des événements de 1915. Moscou est obligée de lâcher du lest et Mikhaïl Gorbatchev annonce à la fin de mars 1988 un train de réformes socio-économico-culturelles pour le Haut-Karabagh. En revanche, le rattachement est exclu et des têtes tombent au sein des directions arméniennes et azerbaïdjanaises, le 21 mai 1988. Mais l’agitation reprend peu après. Le 15 juin, le soviet suprême arménien vote le rattachement du Haut-Karabagh à l’Arménie. Pour soutenir cette revendication, la population d’Erevan fait grève du 2 au 15 juillet, ainsi qu’à Stepanakert du 23 mai au 25 août. En septembre, les manifestations de masse reprennent dans la capitale arménienne ainsi que les troubles interethniques. Le 23 novembre 1988, 500 000 Azéris défilent dans Bakou contre les revendications arméniennes et organisent un pogrom à Kirovabad.

Le 7 décembre 1988, un violent tremblement de terre ravage le nord de l’Arménie, détruisant totalement la ville de Spitak et partiellement Leninakan (Gumri) et Kirovakan. Le bilan fait état de 30 000 à 55 000 morts. Officieusement, il y aurait 100 000 victimes. Les autorités soviétiques profitent alors de ce «génocide naturel» pour contrer le mouvement nationaliste arménien qui s’organise autour du comité Karabagh. Le couvre-feu est imposé à Erevan et dans la zone du séisme. Les onze membres du comité Karabagh sont arrêtés et ne sont libérés que le 31 mai 1989. Le 12 janvier 1989, Moscou met en place une commission spéciale chargée d’administrer directement le Karabagh et, enfin, les élections «sous influence» du congrès des députés du peuple sont organisées pour le 26 mars.

Mais, dans le Caucase, les mouvements nationalistes accélèrent la désagrégation de l’empire et la fin du gorbatchévisme. L’agitation reprend en Arménie contre les communistes et les Azéris. Les oppositionnels libérés obtiennent la légalisation du Mouvement national arménien (M.N.A.) et la dissolution de la commission spéciale sur le Karabagh. Le 30 novembre 1989, la République d’Arménie unifiée (Arménie et Karabagh) est proclamée unilatéralement. La guerre larvée arméno-azérie commence en janvier 1990. Jusqu’en décembre 1991, elle fera plus de 4 000 morts. Par ailleurs, en 1988-1989, 215 000 Arméniens ont fuit l’Azerbaïdjan, croisant 80 000 Azéris quittant l’Arménie. Petit à petit, l’opposition nationaliste s’empare du pouvoir. En février 1990, un membre du M.N.A. devient vice-président du Parlement, et son mouvement gagne d’une courte tête (40 p. 100 d’abstention) les législatives du 20 mai 1990. Levon Ter-Petrossian, brillant nationaliste pragmatique, dirigeant du M.N.A., devient président du Parlement en août. Le poste de Premier ministre revient également à un membre du M.N.A., et le nouveau pouvoir proclame la souveraineté de l’Arménie le 23 août 1990. Tout naturelle ment, il refuse de participer au référendum de Gorbatchev sur l’avenir de l’Union en mars 1991. Alors que l’Armée rouge et les milices azéries attaquent le Karabagh et le nord de l’Arménie, le président soviétique reçoit ses homologues arménien et azéri le 3 mai. Après l’échec du putsch du 19 août 1991 à Moscou, l’Armée rouge quitte le Caucase, laissant les combattants face à face. Erevan proclame son indépendance le 23 septembre 1991, rapidement reconnue par la C.E.E., les États-Unis et la Turquie. Le 16 octobre, Levon Ter-Petrossian devient le premier président de la République élu au suffrage universel libre.

La diaspora arménienne

Sur environ 7 millions d’Arméniens, près de la moitié vit en diaspora. Survivants des massacres de 1894 et 1915, rescapés des guerres de 1917-1921, ils se sont fixés essentiellement au Moyen-Orient et en France. C’est au Moyen-Orient qu’ils ont conservé leur cohésion grâce à leurs institutions calquées sur la Constitution nationale arménienne instituée dans l’Empire ottoman en 1863 (assemblée diocésaine assistée de conseils exécutifs laïque et religieux). Cependant, depuis 1975, ils quittent en grand nombre la région. Les troubles du Liban et la guerre Iran-Irak ont fait fondre de moitié ces importantes communautés. En Turquie, beaucoup sont partis d’Istanbul durant la guerre civile larvée des années 1976-1980. Il en reste tout de même 45 000, vivant dans des conditions précaires du fait de certains décrets turcs discriminatoires. Quant à l’Anatolie, ils y seraient encore quelques milliers (de 2 000 à 5 000), pour la plupart islamisés, turquisés ou kurdisés. La majorité de ces Arméniens de la deuxième émigration gagnent la Californie ou le Canada. L’Amérique est devenue la première région de diaspora, avec plus d’un million d’Arméniens contre moins d’un demi-million en Europe et seulement 300 000 environ au Moyen-Orient.

Les partis traditionnels continuent leur travail en diaspora. Le parti Dachnak est le plus puissant et le moins soviétophile. Le parti Hentchak social-démocrate est complètement aligné sur Erevan ainsi que le petit parti Ramgavar, qui contrôle la puissante Union générale arménienne de bienfaisance (U.G.A.B.). Avec les communistes arméniens de la diaspora, ils forment un front commun contre les Dachnaks. Cependant, le bouleversement des années 1987-1988 en Arménie soviétique a conduit à certaines remises en cause. Parallèlement à ces partis traditionnels, la lutte armée et le terrorisme ont entraîné la création de groupes de sympathisants. Minorité agissante et virulente, ces Mouvements populaires arméniens ont connu leur heure de gloire en Europe occidentale et au Canada de 1978 à 1983.

Mais c’est sans conteste le terrorisme qui a fait sortir de l’oubli la question arménienne. Entre 1975 et 1985, près de 160 attentats d’origine arménienne ont été authentifiés. 54 p. 100 d’entre eux visaient des intérêts turcs: assassinats de diplomates, bombes contre les offices de tourisme et de compagnies aériennes, actions de commando à Istanbul et à Ankara. En revanche, seulement 7 p. 100 ont été perpétrés sur le sol turc. Vingt-trois pays différents en ont été victimes, dont la France avec 22 p. 100 des attentats, suivie de la Suisse avec 11 p. 100 et du Liban avec 10 p. 100.

Les trois principales organisations combattantes sont la Nouvelle Résistance arménienne (N.R.A.), les Commandos des justiciers du génocide arménien (C.J.G.A.) et l’Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie (A.S.A.L.A.). La N.R.A. signe son premier attentat à Paris le 15 mai 1977 et son dernier à Luxembourg le 28 février 1983. Ses militants seraient de jeunes Arméniens européens issus de l’extrême gauche maoïste et tiers-mondiste. Antisoviétique, elle a refusé le terrorisme aveugle et a préféré s’autodissoudre plutôt que d’être phagocytée par l’A.S.A.L.A. Le C.J.G.A. serait la branche militaire du parti Dachnak. Issu d’une fraction de la jeunesse dachnak du Moyen-Orient, il reprend la tradition des partisans et des justiciers arméniens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. C’est la seule organisation à avoir ciblé ses actions contre des diplomates turcs. Bien implantée au Liban et en Amérique du Nord, elle a subi les coups de certaines factions extrémistes libanaises (arabes et arméniennes), ainsi que du F.B.I. américain. Le C.J.G.A. a été particulièrement actif de 1975 à 1983. Les rescapés de cette organisation auraient peut-être donné naissance à l’Armée révolutionnaire arménienne qui signe les derniers assassinats ciblés connus, en juillet 1983 et en juin 1984.

En revanche, la nature de l’A.S.A.L.A. est toute autre. Elle naît en janvier 1975 chez un groupe de jeunes Arméniens du Liban travaillant avec les Palestiniens. Largement influencés par les Palestiniens les plus extrémistes, en proie à la guerre civile libanaise, ces Arméniens entrent en lutte armée avec des modèles théoriques largement empruntés au stalinisme. Militairement peu efficace de 1975 à 1980, l’A.S.A.L.A. s’occupera beaucoup plus de marketing politique. Grâce à ses connivences palestiniennes, elle va réussir à revendiquer la presque totalité des attentats arméniens dans le monde. Cela va lui apporter un capital-confiance qu’elle saura faire fructifier auprès de la troisième génération de la diaspora. Bientôt, de jeunes idéalistes la rejoignent des États-Unis, de France et d’ailleurs. Mais le noyau dur, autour d’Hagop Hagopian, reste libanais. Dès l’été de 1980, elle s’en prend aux cadres du parti Dachnak de Beyrouth. Dans une paranoïa frénétique, l’A.S.A.L.A. va petit à petit accuser le monde entier de collusion avec la Turquie. Lorsqu’un de ses militants est arrêté en Suisse ou en France, elle lance une campagne de terrorisme aveugle contre les intérêts de ces pays. Les années 1980-1981 sont celles de son apogée. En 1982-1983, les attentats sont moins nombreux mais plus meurtriers. Le 15 juillet 1983, elle fait exploser une bombe à l’aéroport d’Orly: 8 morts, 56 blessés. Devant cette escalade, une partie de l’organisation entre en dissidence. Cela se traduira par un règlement de compte où les militants de l’A.S.A.L.A. s’entretuent dans leur camp de la Bekaa. Depuis lors, cette organisation a pratiquement disparu; elle s’est cependant encore manifestée en assassinant des membres importants de la section libanaise du parti Dachnak (mars 1985-mai 1986). Le 28 avril 1988, Hagop Hagopian est à son tour assassiné à Athènes par deux membres de sa propre organisation.

Si le terrorisme arménien ciblé fut assez populaire dans la diaspora durant les années 1975-1980, son dérapage aveugle lui a retiré tout crédit et donc tout soutien de la part des communautés. Depuis 1984, l’action est davantage tournée vers la reconnaissance internationale: reconnaissance du génocide par les gouvernements chypriote, français et argentin et par le Parlement européen qui déclarait officiellement le 18 juin 1987: «Le Parlement européen est d’avis que les événements tragiques qui se sont déroulés en 1915-1917 contre les Arméniens établis sur le territoire de l’Empire ottoman constituent un génocide [...]. Estime que le refus de l’actuel gouvernement turc de reconnaître le génocide constitue [...] un des obstacles incontournables à l’examen d’une éventuelle adhésion de la Turquie à la Communauté.»

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