Charles Aznavour dans "Ararat", d'Egoyan
Article paru dans "Télérama" n° 2747 septembre 2002

Arménie, pour mémoire
Un rôle sur mesure pour l'acteur : celui d'un metteur en scène qui retrace le génocide arménien.
Le chanteur, lui, s'engage sans relâche contre le négationnisme.


Une fois, une seule, il a parlé de lui à la troisième personne : "L'Arménie, pour beaucoup de gens, c'est un tremblement de terre terrible et Aznavour." Le chanteur, qui se voit comme "un acteur intérimaire", parle en arménien à plein temps : "la cause" du peuple assassiné au début du siècle, il vit avec comme il respire. Un petit flash de fierté supplémentaire : "Je suis l'Arménien des Arméniens."

Voici donc "l'acteur intérimaire" de retour au cinéma dans Ararat, d'Atom Egoyan. Il y incarne Edouard Saroyan, un metteur en scène qui retrace le génocide oublié, ou pire, nié. Le rôle était plutôt secondaire, mais Aznavour a tenu à le faire un peu modifier : il trouvait le personnage "trop froid, pas assez impliqué émotionnellement". Ce Saroyan-là parcourt le monde avec une grenade (le fruit), dont il mange un grain par jour, en un rituel familial qui se perd dans la nuit des temps. Aznavour a, lui, encore dans l'oreille la voix de sa propre mère quand il partait en voyage : "Elle jetait un verre d'eau par la fenêtre et disait "Comme l'eau tu vas, comme l'eau tu reviens.""

Parler de la mère, cela va de soi. D'ailleurs, il fait remarquer qu'elle "est partout présente dans Ararat...". La sienne s'appelait Knar ("la lyre"), elle a échappé aux massacres, ainsi que sa grand-mère, un peu par chance ­ elles n'étaient pas au village quand les soldats turcs y ont pénétré ­, un peu parce que le futur père de Charles était arménien mais de nationalité géorgienne. Mais toute la famille a disparu. On en a perdu la trace à jamais. Expulsés en masse, exécutés, torturés, les bébés tués, les femmes violées : litanie de l'horreur vécue par les Arméniens entre 1915 et 1916. Aznavour y ajoute cette précision : "On leur a vraiment tout fait, même arraché les dents en or."

Le petit Charles, enfant d'immigrés qui ne s'en sortent pas trop mal ­ ses parents chanteurs ont dès que possible ouvert un restaurant ­, ignore tout, ou presque, de cette histoire. "Nos parents n'en parlaient pas. Ma soeur et moi, on a appris la vérité par bribes." Aujourd'hui, il sait, Aznavour, il a appris les détails dans les livres, mais sa conscience, il l'a forgée "à force de voir pleurer [sa] mère sur des photos qu'elle regardait tous les jours". Pour l'Arménie, il a beaucoup fait depuis, "sur le plan humanitaire, précise-t-il, parce que je ne suis pas un homme politique et que je refuse de l'être, malgré les pressions que j'ai pu avoir en ce sens". Il ne se dit "engagé" que par rapport au génocide. Il ajoute : "Je le suis depuis l'enfance, et même avant je crois, dans le ventre de ma mère..."

Pour ce combat-là, Aznavour plaide avec une intransigeance calme. Ses convictions sont granitiques. "Je suis raisonnable, prévient-il, souriant. Je ne demande pas qu'on me rende la maison de ma mère - à supposer qu'elle existe encore -, qu'est-ce que j'en ferais ? Je ne suis pas un homme virulent, mais je m'en tiens à une idée simple : l'Arménie, il faut en parler. En parler ! Rompre le silence. Rétablir la vérité, et la vérité c'est que les Arméniens ont été victimes d'un génocide. Ma mère pleurait des martyrs... Les gouvernements turcs ­ je ne dis pas les Turcs ­ ont créé les négationnistes. Contre toutes les preuves, ce déni continue. Je ne demande qu'une chose : la reconnaissance du génocide en Turquie même. Tous les peuples ont droit à leur véritable histoire. C'est une tâche que les jeunes générations ne pourront pas accepter éternellement, les jeunes Turcs comme les jeunes Arméniens."

Le cinéaste Atom Egoyan, dont les parents "adoraient" Charles Aznavour et dont l'enfance a été "bercée" par ses chansons, expliquait au moment de la présentation d'Ararat à Cannes : "Chaque Arménien est fier de lui." "Il a raison", réplique t-il du tac au tac. Il fait écho, bien sûr, à sa réussite. "Dans nos familles, on apprenait aux enfants : "Si tu sais coudre une belle veste, tu peux traverser toutes les frontières." Moi, j'ai pu prouver aux Arméniens qu'on n'était pas forcément condamnés à être de modestes artisans travaillant dans la pénombre d'une arrière-boutique..." Sa réussite planétaire est évidemment sa meilleure arme, aujourd'hui, pour se faire entendre. A suivre...

Jean-Claude Loiseau
Télérama