Ararat
Le génocide arménien par Atom Egoyan. Trop d'artifices.
Article paru dans "Télérama" n°2747 septembre 2002



Pour Atom Egoyan, il s'agissait d'une affaire personnelle : "Je suis arménien et canadien, réalisateur de films. En tant que tel, j'ai toujours envisagé de traiter de l'histoire absolument unique du peuple arménien." Histoire d'un génocide qui, quatre-vingt-six ans après, est toujours nié en Turquie, où il a été perpétré, et continue d'être largement ignoré ailleurs. Egoyan, qui avait d'abord envisagé de faire "un grand film historique", s'attache surtout à décrire les ondes douloureuses que le génocide continue de produire, aujourd'hui, sur les héritiers lointains de l'horreur.

Dans Ararat, c'est la mémoire de l'événement qui est en jeu. Et ils sont une demi-douzaine de personnages qui s'y frottent, à la recherche de la vérité et, bien entendu, d'eux-mêmes. On verra épisodiquement Arshile Gorky, un peintre qui échappa, enfant, au massacre, s'exila à New York et s'y suicida dans les années 30. Ani, historienne de l'art, qui s'est attachée à entretenir la flamme de l'artiste, est la veuve d'un activiste mort en tentant d'assassiner un diplomate turc. Son fils, Raffi, en quête de ses racines, revient de Turquie où il est allé filmer les "lieux de mémoire" de ses ancêtres. Tandis qu'"un des plus grands cinéastes du monde", Edouard Saroyan, met en scène une fresque à grand spectacle sur le drame de jadis, la petite amie de Raffi poursuit Ani de sa haine, un douanier "cuisine" inlassablement le jeune homme sur le contenu des bobines, et un acteur d'origine turc se découvre en porte-à-faux avec le film qu'il tourne. Autant de trajectoires perturbées par le doute, qui s'entremêlent d'une époque à l'autre, dans l'écheveau de plus en plus serré imaginé par Egoyan.

Celui-ci a toujours affectionné ­ et manié avec virtuosité ­ les puzzles narratifs. Malheureusement, cette fois, la construction très concertée dévoile surtout ses artifices très voyants. Certes, le cinéaste a l'art de (se) poser les bonnes questions : qu'il s'interroge sur la vérité historique parasitée par l'imaginaire ou sur les impasses d'une mémoire mortifère, il touche juste. Mais les protagonistes, eux, sont pris en otage du dispositif. Leurs faits et gestes servent essentiellement de commentaires aux idées de l'auteur, ils n'incarnent que des concepts et flottent dans un récit enserré jusqu'à l'étouffement, dans un strict quadrillage théorique.

On retrouve les thèmes clés de l'oeuvre d'Egoyan : les aléas de l'identité ou les rapports biaisés entre l'image et le réel. Mais ils sont, ici, comme éventés, désamorcés par une pesante volonté démonstrative. Soucieux de fuir un académisme qu'il semble dénoncer à travers les images (volontairement ?) ringardes du film dans le film, le cinéaste a élaboré une laborieuse chaîne de situations où de belles idées de cinéma tournent à vide. Le grand film ­ "historique" ou non ­ sur le génocide arménien reste à faire.

Jean-Claude Loiseau
Télérama