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«Ararat» en mal d'aura Faire un film sur le génocide arménien qui ne parle que de l'impossibilité de la représentation historique, c'est l'exercice difficile et forcément casse-gueule auquel le cinéaste arménien-canadien Atom Egoyan s'est livré. Ararat se retrouve étranglé entre cette honnêteté qui risque sans arrêt de tourner au pensum pédagogique et la liberté qu'il s'accorde néanmoins dans le récit de plusieurs histoires entremêlées. Atrocités. Charles Aznavour, figure totémique de la diaspora arménienne, interprète un réalisateur célèbre qui tourne un film sur les massacres planifiés par le gouvernement turc contre les Arméniens en 1915 (1 million de morts, 3 millions de déplacés, la première grande extermination du XXe siècle, toujours niée par l'Etat turc). Autour de cette reconstitution, qu'Egoyan dénonce comme forcément falsificatrice mais dont il se sert pour «caler» la dimension de la tragédie et l'ampleur des atrocités, gravitent ce qu'on pourrait appeler des héritiers de première ligne: une universitaire, spécialiste du peintre rescapé Arshile Gorky (Arsinée Khanjian, comédienne et femme du cinéaste), son fils, empêtré dans la mort d'un père activiste ayant tenté d'assassiner un diplomate turc, et sa demi-soeur, écrasée elle aussi par un père, suicidé cette fois. Egoyan a donné ces dernières années des signaux contradictoires, entre l'échec du Voyage de Félicia et la puissance narrative de De si beaux lendemains (adapté de Russell Banks). Avec Ararat, il souligne surtout la richesse de son questionnement, entre l'obligation qu'il s'est faite de parler un jour du génocide, la reconnaissance de son identité arménienne (jusqu'où et à quel prix?), la confiance qu'il accorde ou non à ses propres images. Plus exactement : comment se définit l'identité, quelle dette a-t-on vis-à-vis de l'histoire de son peuple, quelle est la part possible du cinéma dans l'injonction de mémoire et le droit à l'oubli? Tonus. Malheureusement, Egoyan ne va pas au bout, et pour cause, de la
description de son empêchement cinématographique à
répondre à ces questions, s'attardant sur des généralités
sur la haine (et son mystère) qui conduit à la folie meurtrière.
Mais il retrouve son tonus quand il met en scène le furieux besoin
d'histoires qui caractérise son cinéma, renouant avec la
fantaisie chercheuse de ses premiers films, ovnis sans entraves (Next
of Kin, Family Viewing, The Adjuster). C'est quand ses personnages (notamment
un douanier en sphinx inquiétant) racontent ou écoutent
une histoire adjacente, périphérique, autonome et singulière
que s'ébauche la seule vérité palpable que le cinéma
d'Egoyan aime et sait filmer : les croyances collectives et intimes qui
bricolent les individus.
Des carnages effroyables Rares furent les témoins directs du génocide. Il y eut quelques diplomates occidentaux, comme le consul américain qui rapporta les effroyables massacres de Van (1). Le consul français fit aussi la relation de ces «carnages épouvantables», minorée par son ambassadeur. Egoyan s'appuie sur le récit moins connu du missionnaire et médecin américain Clarence Ussher, An American Physician in Turkey (1917). C'est lui qui relate l'épisode des «jeunes mariées», contraintes de danser nues sous les fouets, puis arrosées d'essence et brûlées vives. En faisant un film sur le tournage d'un film consacré au génocide, Egoyan apporte une distance que n'ont pas les récits pathétiques de la première génération. |