Arménie, leur Histoire
Article paru dans "Libération" le 21/05/2002

Avant sa présentation hier au palais des Festivals, Ararat, d'Atom Egoyan, était attendu comme le premier film représentant la réalité de l'extermination planifiée des Arméniens par les Turcs en 1915. L'actrice Arsinée Khanjian propose une tout autre définition pour le film d'Atom Egoyan. «Ararat n'est pas un film politique, ni pédagogique. C'est un film sur l'identité de la diaspora arménienne, constituée des enfants des survivants du génocide en Anatolie.»

Qui dit enfants dit héritage, et la question de la transmission est au coeur du film, comme du parcours familial et artistique du couple Egoyan-Khanjian et de leur acteur, Charles Aznavour. «Dans ma jeunesse, explique le chanteur, on ne disait pas génocide, on parlait des disparus. Mon père, qui était originaire de Géorgie, n'avait pas connu le génocide. Ma mère qui était anatolienne, fut l'une des deux seules rescapées de son village. On pleurait nos morts, mais il n'y avait pas de sentiment de revanche.» Chez Arsinée, l'identité arménienne est encore plus chevillée au corps. Née au Liban, élevée dans une famille catholique arménienne, elle n'a émigré au Canada qu'à 17 ans. «On parlait beaucoup du génocide dans ma famille. Cela faisait partie de la construction d'une identité perçue comme une forme de survie.»

Evocation.
L'expérience d'Egoyan est très différente. A Victoria, sur la côte ouest du Canada, où Atom débarqua du Caire à 3 ans, «nous étions la seule famille arménienne. Il n'y avait évidemment pas d'église, et mes parents, très assimilationnistes, ne m'obligeaient pas à parler arménien à la maison. Ils évoquaient le génocide mais cela restait très vague pour moi». Tout change à 18 ans, quand le futur cinéaste, «quasiment absorbé par la culture anglo-saxonne dominante», part vivre à Toronto. «Il y avait une association d'étudiants arméniens très active et cela a marqué le début de ma réintégration dans la communauté. Je me suis alors intéressé à l'histoire politique et j'ai su très vite qu'un jour j'éprouverai le besoin de me confronter à la question du génocide arménien.»

Le passage à l'acte s'est fait attendre, parce que le cinéaste ne se sentait «pas prêt». «J'ai pensé pendant longtemps réaliser un film historique mais, lors de l'écriture du scénario, je me suis rendu compte que ce genre de film n'était pas pour moi.» Atom Egoyan se heurte à la question de la représentation de l'histoire. «C'est une incroyable responsabilité pour un réalisateur. La croyance du public dans les images est telle qu'il ne faut pas succomber à la tentation du spectaculaire, comme Spielberg dans la Liste de Schindler.» Surtout, ajoute Egoyan, «il est irresponsable de penser que le cinéma peut montrer l'Histoire sans montrer la façon dont il construit une histoire». D'où la construction complexe d'Ararat, qui entremêle plusieurs fils, le récit du tournage d'un film sur le génocide arménien avec les itinéraires personnels des participants à ce film.

C'est la raison pour laquelle, Arsinée Khanjian en est convaincue, «beaucoup d'Arméniens vont être déçus par Ararat : l'attente dépasse le cercle cinéphile des amateurs d'Egoyan. Elle touche des gens qui ont un rapport très fort avec leur culture, leur identité. Or, beaucoup espèrent une fresque et non une oeuvre où un auteur cherche des réponses qui ne sont ni simples ni acquises. Ararat évoque le négationnisme mais ne le limite pas à la seule question génocidaire. Le film montre que le déni ne s'applique pas seulement à l'histoire, mais intervient dans beaucoup de rapports familiaux».

Curiosité.
Ararat a profondément modifié le rapport de l'actrice et de l'auteur à l'identité arménienne. «En tant que victime, on a tendance à culpabiliser l'autre de façon presque fantasmagorique. Atom et moi sommes persuadés que c'est par un effort de dialogue avec les Turcs que l'on pourra avancer. Nous avons le privilège de vivre dans un pays où l'immigration est encouragée par le gouvernement. Au Canada, on est sans cesse confronté à des identités qui devraient être partagées pour ne pas être isolées. Cette question de la curiosité envers l'autre a forcément enrichi le regard que nous portons sur notre propre histoire.»

Lors de la conférence de presse, un journaliste turc a souhaité que le film puisse être projeté à Istanbul. Un souhait partagé par Arsinée Khanjian. «Ce serait formidable que les Turcs puissent avoir accès à ce film, qu'ils y croient ou pas. Regardez les Allemands après le nazisme : assumer leur abominable passé leur a permis d'avancer. Or les 65 millions de Turcs ne peuvent pas avoir accès à leur histoire, parce que c'est l'Etat qui décide de ce qui peut être transmis ou pas dans les écoles.».


Samuel DOUHAIRE
Libération