L'Arménie éclatée d'Atom Egoyan, ou comment transmettre la mémoire
Article paru dans "Le Temps" le 21/05/2002

Atom Egoyan a refusé qu'Ararat soit sélectionné en compétition officielle. Le cinéaste canadien d'origine arménienne ne voulait pas que son film, très personnel en dépit de sa vocation historique, soit soumis aux pressions d'un festival toujours prêt à s'enflammer à la moindre rumeur de scandale. Car Ararat, vivement critiqué par les autorités d'Ankara qui ne l'ont pourtant pas encore vu, n'a rien d'un film polémique sinon à considérer les faits – le génocide arménien de 1915 – comme une provocation faite à la Turquie qui refuse toujours de reconnaître cette page-là de son Histoire. Faut-il alors attribuer les quelques sifflets (mais bien plus d'applaudissements) entendus au terme de la projection à la simple présence de journalistes turcs dans la salle? Non.
Ararat, film très attendu d'un des cinéastes chouchous du Festival de Cannes – le réalisateur y a été couronné deux fois –, semble avoir laissé perplexes une bonne partie des festivaliers qui visiblement s'attendaient à autre chose: plus d'émotion et moins de niveaux de lecture; plus de reconstitution et moins de déconstruction. Si Ararat «déçoit» c'est parce qu'il ne ressemble pas au grand film lyrique de réparation, tel La Liste de Schindler de Spielberg. Ararat ne liquide rien, au contraire, il engage une réflexion sur les traumatismes engendrés par l'Histoire et ses effets sur les destins de chacun; s'interroge sur la manière de transmettre la mémoire afin que celle-ci devienne une muse inspiratrice plutôt qu'un fardeau honteux et pose sans accablement la question de la responsabilité vis-à-vis «des ombres de nos ancêtres oubliés». Bref, avec Ararat, le réalisateur canadien ne fait pas un film arménien, mais un film universel. C'est ce qu'a rappelé Charles Aznavour lors de la conférence de presse. Le comédien-chanteur interprète Edouard Saroyan – c'était aussi son nom dans Tirez sur le pianiste de Truffaut –, un metteur en scène qui entend «montrer ce qui s'est vraiment passé» en 1915. Le film qu'il est en train de réaliser, une grande fresque sentimentale et pompeuse, est aux antipodes de la conception du cinéma d'Atom Egoyan.
On sait le réalisateur de De beaux lendemains incapable de raconter une histoire linéaire. Tout chez lui procède par fragments, par ricochets, par réverbérations. De même, Atom Egoyan ne peut pas s'en tenir à un seul temps de narration. Pour raconter le futur, car Ararat est avant tout un film d'avenir, il emploie le présent, le passé simple, le passé composé, l'imparfait et le plus-que-parfait. Cela pourrait être confus, c'est au contraire d'une grande limpidité, la même qui préside au temps de l'analyse. Donc cette tragédie arménienne dont il est issu, Atom Egoyan la raconte par plusieurs histoires intimes, chacune d'entre elles portant son impératif moral, sa nécessité historique. Dans le carrousel de ces destins, il y a, hormis le cinéaste Saroyan, Ani (Arsinée Khanjian, la femme d'Egoyan), historienne d'art qui se sert de l'Histoire pour oublier la sienne, son fils Raffi, fatigué du lourd héritage laissé par son père, un héros pour la communauté arménienne, un terroriste pour les autres; un acteur turc qui joue la figure du méchant sans en mesurer les conséquences; une fille qui veut savoir comment est mort son père; un douanier qui comprend que la vérité est une question de confiance et non pas de contrôle et surtout Arshile Gorky, le plus grand peintre arménien du XXe siècle, seul personnage à avoir réellement existé. Parce que l'art lui a permis de renouer avec les douleurs de son passé, et du même coup à tisser des liens fraternels avec le reste du monde, il est sans conteste le double d'Egoyan.
Ararat est un film passionnant, plus émouvant qu'il n'y paraît, d'une intelligence comme rarement les films osent l'être, faisant confiance au spectateur comme à un partenaire, mais l'exercice a ses limites. En offrant à chaque point de vue son contrepoint, à chaque destin un autre qui lui tient raison, mais surtout en accordant presque autant de place aux scènes censées être tournées par Saroyan qu'aux siennes propres, c'est-à-dire en laissant son film se faire vampiriser par un cinéma académique, Atom Egoyan prend le risque de détruire ce que patiemment il avait mis en place. On comprend mieux la perplexité de la salle.


Marie-Claude Martin
Le Temps