Pour mémoire
Article paru dans "Le Progrès de Lyon" le 05/09/2002

 

Avec « Ararat », le Canadien Atom Egoyan a réalisé sur le génocide arménien le film qu’il portait en lui depuis toujours.

Après avoir reçu dix minutes de standing ovation à Cannes, « Ararat » le film du réalisateur canadien Atom Egoyan sort aujourd’hui sur les écrans. Hier soir, il a été projeté à Saint-Etienne, en avant-première, à l’initiative d’une nouvelle association les « Amis des Arméniens ». Car si Ararat ne relate pas directement le génocide qu’ont subi les Arméniens vivant dans l’empire ottoman en 1915, il est pourtant bien un film sur la mémoire du génocide, puisqu’il relate l’histoire (fictive) d’un cinéaste qui veut réaliser une œuvre sur le génocide arménien.

Un film qui raconte le tournage de ce film et révèle au fur et à mesure de sa progression, des personnages vivants dans la hantise du crime perpétré contre leur humanité. Des acteurs confrontés à leur identité de descendants du génocide. Les interprètes confortent admirablement la démarche, puisqu’ils sont eux même pour la plupart directement concernés par la question. Au premier chef, Charles Aznavour, qui interprète le rôle du metteur en scène et s’appelle dans le film Edouard Saroyan (un clin d’œil à la carrière cinématographique du chanteur qui portait déjà ce nom dans le premier film qu’il a tourné : Tirez sur le pianiste, de François Truffant).

Dans Ararat, plus que l’événement lui-même c’est la mémoire de l’événement qui est en jeu. Du coup, Atom Egoyan, en construisant son film sur la construction de l’identité, à travers les doutes, les questionnements, les hantises, et les interrogations en a fait un film universel.

Universel, comme le crime de génocide. Comment oublier qu’Hitler lui-même a pris l’impunité du génocide arménien en référence, pour justifier celui des Juifs. Universel comme l’Ararat lui-même. Le sommet bien réel, porteur de tant de mythes. La tradition veut que l’Arche de Noé se soit posée sur le mont Ararat. La référence biblique portant en elle-même le destin de l’homme, la spécificité du juste sauvé de l’anéantissement que menace une humanité inconsciente et pécheresse est l’un des symboles structurant les racines culturelles du judéo-christianisme.

Pour les Arméniens, qu’ils vivent dans l’Arménie devenue indépendante en 1991, ou dans la diaspora, l’image du sommet perpétuellement enneigé (qui est aujourd’hui en territoire turc) crée toujours l’émotion, car il symbolise les terres de leurs ancêtres, leurs racines millénaires. A Erévan, capitale de l’Arménie, le monument au génocide se découpe directement dans le paysage de l’Ararat. Le passé y rejoint le présent. Autant dire que la simple évocation du titre du film d’Egoyan fait déjà battre les cœurs et ravive le sentiment d’injustice, pour un génocide non encore complètement reconnu.

J. P.