« Ararat »
La mémoire d'un génocide

Article paru dans "Le Point" le 06/09/2002

« Ararat »
La mémoire d'un génocide

 

«Ararat" n'est pas un film sur le génocide arménien, mais sur la mémoire de ce génocide dans la diaspora canadienne, quatre-vingt-cinq ans plus tard. » Atom Egoyan répond d'un ton posé. Le sujet touche au plus près ce cinéaste canadien d'origine arménienne, mais Egoyan, son oeuvre le prouve, est un cinéaste réfléchi : « J'ai songé à une fresque historique. Mais je serais tombé dans le spectaculaire, comme Spielberg avec "La liste de Schindler". »

De cette reconstitution refusée il demeure une trace dans « Ararat » : un film dans le film, oeuvre fictive du réalisateur Edouard Saroyan, qu'interprète Charles Aznavour. Un show de l'horreur que le vrai cinéaste, Egoyan, met en perspective : « Son film use de compromis, manque d'objectivité. Ce manque, je voulais en suggérer le danger. » Dès lors, ce film de Saroyan n'est qu'une des représentations possibles de la catastrophe. Autres motifs du puzzle stimulant d'« Ararat » : le tableau d'un peintre arménien exilé, les conférences données sur ce tableau par la veuve d'un terroriste arménien, ou la haine du fils de celle-ci à l'égard d'un acteur turc du film de Saroyan. Autant de tentatives, grevées de préjugés, pour clarifier un passé qui ne passe pas.

Film à part dans l'oeuvre d'Egoyan, « Ararat » poursuit cependant, après « Family Viewing » et « Calendar », sa critique des représentations figées par lesquelles se transmet notre culture. Loin d'être un film fusionnel, exaltant la singularité du génocide, « Ararat » est donc l'oeuvre distanciée d'un cinéaste issu de la diaspora et habitué à explorer tous les statuts de l'image. Une oeuvre qui passionnera ceux qui s'interrogent sur leur culture et leur identité -

François-Guillaume Lorrain
Le Point