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"Ararat" : l'histoire prisonnière
d'un labyrinthe intellectuel
Le scénario d'Ararat, d'une infinie complexité, tourne autour de la réalisation d'un film. Edouard Saroyan (Charles Aznavour), réalisateur prestigieux, gloire de la diaspora arménienne, tourne à Toronto une grosse production relatant le génocide vu à travers les yeux du peintre Arshile Gorky, alors enfant. Ani (Arsinée Khanjian), veuve d'un militant arménien, experte de l'uvre de Gorky, est embauchée pour garantir l'authenticité historique du film. Son fils Raffi, tiraillé entre sa mère et sa compagne canadienne, part en Turquie pour en rapporter des images de ce qui fut l'Arménie, seul moyen à ses yeux de garantir l'authenticité du film de Saroyan. A son retour au Canada, alors que le tournage est terminé, Raffi est arrêté par un douanier (Christopher Plummer), qui le soupçonne de transporter de l'héroïne dans ses boîtes de film. SOUCI D'EXHAUSTIVITÉ Chacun de ces fils est entrecroisé avec une minutie digne de la tradition tapissière du Caucase. Egoyan semble d'abord préoccupé de recenser toutes les hypothèses cinématographiques que suscite la volonté de préserver la mémoire du génocide. La mise en scène de ce matériau apparaît comme le contrecoup de ce souci d'exhaustivité, plus que comme son moteur. Il est vrai que ce genre d'entreprise intellectuelle trouve d'habitude sa traduction sur le papier ou sous la forme du documentaire. La fiction est traîtresse, Egoyan le sait, qui a fait de ses reflets trompeurs la matière de tant de ses films. Pourtant, il prend le risque. Au point culminant du film, Raffi tente de raconter au douanier le massacre de femmes arméniennes que relate le poème La Danse. D'abord on entend le récit du jeune homme et l'on voit les images numériques qu'il a rapportées des contreforts du mont Ararat. Egoyan glisse alors vers le film que tourne Saroyan : comme dans le poème de Siamanto, on voit une femme qui alerte le missionnaire américain Clarence Ussher, en lui faisant la relation de cette atrocité. Enfin, selon un procédé propre à l'âge classique de la fiction cinématographique, ce récit prend corps à l'écran et l'on voit des femmes contraintes de danser nues sous les coups des soldats ottomans, puis brûlées vives. L'énoncé semble clair, l'interrogation sur la morale des images limpide. Mais un film n'est pas un problème de mathématiques. A l'écran, les images s'évadent du seul domaine de la démonstration logique pour pénétrer le champ de mines des émotions. Au long de cette séquence, on est soumis à la brutalité sentimentale propre au grand spectacle, forcé de mettre en regard les faits historiques évoqués et les procédés de cette évocation. Ce travail forcé de critique de cinéma vient s'interposer entre le projet initial et son aboutissement. Les séquences spectaculaires finissent par polluer tout le film. Le scepticisme que provoquent délibérément les "scènes de Saroyan" se propage à la trajectoire du peintre Arshile Gorky, rescapé du génocide et exilé aux Etats-Unis. C'est là qu'Atom Egoyan aurait voulu placer le noyau de vérité d'Ararat. Perdu dans les entrelacs du scénario, le destin du peintre en est réduit à n'être qu'une des hypothèses de travail du cinéaste. Si l'on veut entrevoir la trace de colère et d'amour qu'a laissée la catastrophe de 1915, c'est dans le regard d'Arsinée Khanjian qu'il faut la chercher. Ani, son personnage, mère partagée entre le désir de soulager son fils du fardeau d'une histoire insupportable et le devoir de perpétuer le souvenir, marque Ararat de son intensité et sort parfois le film du labyrinthe intellectuel dans lequel Atom Egoyan l'a condamné à errer. Thomas Sotinel |