Mémoires vives du génocide arménien
Article paru dans "Le Monde" le 03/09/2002


Atom Egoyan, vous venez de réaliser Ararat. Vous considérez-vous comme Arménien ?

Quand mes parents sont arrivés au Canada, ils ont fait le choix de vivre dans une ville, Victoria, en Colombie-Britannique, où il n'y avait pas de communauté, nous étions la seule famille arménienne. J'ai été élevé sans les piliers de la culture arménienne, l'église, la langue, même si l'arménien est ma langue maternelle. J'avais tout simplement conscience d'être différent des autres. J'avais le vague sentiment de venir d'ailleurs, mais je ne savais rien de la nature politique de cette histoire. Je n'ai pas été élevé dans la haine du méchant Turc, dont je n'avais qu'une image floue. Les frères et sœurs de mes parents, eux, vivaient à Montréal, où il y avait une importante communauté. J'y allais souvent l'été, j'aimais l'atmosphère tribale, mais j'y trouvais aussi quelque chose d'oppressant. Next of Kin, mon premier film, développait mon fantasme d'intégration dans ce groupe.

Tout ça a changé quand je suis allé à Toronto, à l'âge de 18 ans ; je me suis retrouvé au milieu d'étudiants arméniens, à une période de grande activité politique. J'ai été bouleversé d'apprendre par le détail notre histoire, surtout le génocide. Je me rappelle avoir appelé mes parents et leur avoir dit : "C'est incroyable que ce soit arrivé." J'ai fait ma thèse sur Wilson, Lénine et l'Arménie. Et j'ai rencontré Arsinée [l'actrice Arsinée Khanjian, son épouse] à Montréal en 1984. Je n'aurais jamais cru vivre avec une femme arménienne. C'était une "réintégration", qui dure depuis vingt ans, mais j'ai gardé une relative distance, qui fait que je me sens à la fois dedans et dehors.

Cette prise de conscience a accompagné votre formation de cinéaste.

J'écrivais des critiques pour le journal des étudiants. Et je me rappellerai toujours de la sortie de Midnight Express, d'Alan Parker. Devant la salle, des étudiants turcs distribuaient des tracts dénonçant les mensonges du film. J'ai écrit qu'il était étrange de dénoncer ces mensonges à propos d'un pays promouvant lui-même un terrible mensonge, la négation du génocide. Mon article dénonçait l'ambiguïté que représentait l'exigence d'un discours moral chez les autres sans en adopter un soi-même. Ce qui ne m'a pas empêché d'écrire que le film de Parker est mauvais. La communauté a été fière de cet article et, à mon grand embarras, je me suis retrouvé en position de porte-parole.

Jusqu'ici, votre attachement à la cause arménienne était perceptible dans votre œuvre, mais c'est la première fois que vous décidez d'y consacrer tout un film, pourquoi ?

Qu'est-ce que la "cause"? La reconnaissance du génocide. Mais il faut être réaliste : nous la demandons à des gens qui n'ont pas accès à la vérité. Un jeune Turc d'aujourd'hui a été élevé sans notion de la culpabilité de la Turquie. Il est encore plus complexe de construire une relation avec un jeune d'origine turque né au Canada. Le film montre plusieurs approches de la "cause".

Celle de Saroyan, le cinéaste joué par Charles Aznavour, qui a connu le succès hors de la communauté et qui, à la fin de sa carrière, se retourne vers elle et fait le geste qu'elle a toujours attendu de lui, pour l'honneur de sa mère, comme il le dit. Mais je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure raison de faire un film.

Ensuite il y a la cause telle que la voit le personnage que joue Arsinée, qui veut promouvoir l'art et les artistes qui se sont levés après la catastrophe et ont produit des chefs-d'œuvre. Elle agit aussi en réponse à la trajectoire ultra-militante de son mari.

Enfin il y a Raffi, son fils, qui travaille sur le film de Saroyan, qui craint que le film ne soit impur et pense que le moyen d'en faire une grande œuvre est d'aller en Turquie et d'en rapporter une véritable image du mont Ararat. Pour moi, la vraie cause se joue là, dans le rapport à l'authenticité. Elle concerne la vérité non seulement de ce qui s'est passé, mais la possibilité de rendre la vérité apparente pour la consacrer comme telle.

C'est exactement ce que ne fait pas le film réalisé par Saroyan...

Je voulais à la fois montrer les limites de ce type de film et exposer le spectateur à son pouvoir d'émotion. Parce que ces images n'ont jamais été montrées avant, en tant que réalisateur arménien, je devais présenter ces scènes. C'était un équilibre très délicat. Mais malgré tous les soupçons que peut susciter le film de Saroyan, on ne peut nier la puissance des sentiments que provoque la construction d'un décor. J'ai recruté dans la communauté arménienne de Toronto, j'ai vêtu les figurants de costumes traditionnels, j'ai fait rechercher méticuleusement des objets d'époque. Le regard se brouille et un instant, on est dans un endroit tout en sachant qu'il est impossible de s'y trouver. C'est presque un voyage dans le temps.

Quelle différence y a-t-il entre le film réalisé par Edouard Saroyan et le vôtre ?

Il fait un film sur cet événement, le génocide ; je fais un film sur la négation de cet événement.

L'une des scènes les plus dures oppose Saroyan à son acteur turc.

Là aussi j'ai essayé d'être honnête. A son âge, Saroyan n'a pas envie d'entamer une discussion sur ce sujet. Mais Raffi ne le comprend pas, il raccompagne l'acteur turc chez lui et, dans le couloir, le Turc lui fait une proposition tentante : "Laissons ces vieilles histoires derrière nous, avançons vers l'avenir." Ce moment de tentation est aussi un moment chaleureux. Raffi répond de manière très impulsive, et l'autre se sent forcément agressé. Face à ce rejet, l'acteur turc change, il se replie sur le rôle de tortionnaire qu'il joue dans le film de Saroyan. Et la haine recommence.

Dans quelle mesure considérez-vous que la réflexion que vous menez dans Ararat peut s'appliquer à la Shoah ?

Elle existe dans la conscience des gens. L'un des films les plus forts à ce sujet est Le Prêteur sur gages, de Sidney Lumet, qui traite de la mémoire du génocide. Mais jamais il ne montre quels en ont été les mécanismes parce qu'ils sont présents à l'esprit des gens. Lorsqu'on évoque le génocide arménien, il faut le décrire.

Est-il possible que le film soit montré en Turquie ?

Je reste très optimiste. Je suis connu là-bas, mes films ont été montrés. Mes grands-parents en sont originaires. J'aimerais qu'il soit montré là-bas dans le bon contexte. Si la Turquie veut montrer qu'elle est une société ouverte, c'est une excellente occasion.

Propos recueillis par Jean-Michel Frodon et Thomas Sotinel


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Quand l'ambassade de Turquie se fait critique


Deux semaines avant la sortie d'Ararat, l'ambassade de Turquie à Paris a diffusé un genre de vade-mecum à l'usage des journalistes appelés à écrire sur le film d'Atom Egoyan. Ce texte rappelle la position traditionnelle d'Ankara - les "événements survenus lors de la première guerre mondiale dans des circonstances inhabituelles (...) ont fait des victimes dans l'ensemble de la population de la région, tant musulmane qu'arménienne" - ainsi que le récent refus britannique de reconnaître le génocide des Arméniens par l'armée ottomane. Ce rappel des positions que défend l'Etat turc dans les forums internationaux précède une espèce de critique du film : "Les divers regards portés par les protagonistes du film sur la mémoire des Arméniens de la diaspora illustrent bien combien toute simplification, de surcroît biaisée, serait abusive et dommageable au rapprochement entre les peuples de notre petite planète." Et le texte se conclut sur un ultime avertissement aux aspirants critiques : "Il serait dès lors déplorable que l'amalgame de la fiction et de la réalité transforme une œuvre d'art en instrument de propagande."



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