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Atom Egoyan "abasourdi" par le
rejet d'"Ararat" dans la presse turque Précédé d'une réputation sulfureuse en Turquie, en raison de son évocation du génocide arménien, Ararat, d'Atom Egoyan (Le Monde du 22 mai), ne pouvait guère laisser indifférents les journalistes turcs accrédités à Cannes. Se déclarant "choqués" ou "attristés", leur réaction est à la mesure de l'événement : la présentation du film a entraîné une condamnation quasi unanime et sans réserve à la "une" des principaux quotidiens turcs. L'envoyé du journal Cumhuriyet (La République), Vecdi Sayar, ne mâche pas ses mots : qualifié de "tromperie", le film contribue à "salir en bloc une nation entière" en "puant la haine". Plusieurs scènes du film, jugées "primaires", relèvent de la "propagande". "Alors que le réalisateur déclare qu'il n'est pas raciste, son film raconte exactement le contraire", conclut-il. Très virulent, le quotidien Star titre dans la même veine que le film est un "pur fiasco". Les spectateurs, saisis par l'"ennui", se seraient "enfuis" de la salle, et même les Arméniens n'auraient pas "apprécié". De son côté, Atillâ Dorsay, le plus célèbre et le plus influent des critiques turcs, avoue dans le quotidien Sabah (Le Matin) son profond malaise face au "spectacle de la violence" délivré par une uvre dont il a défendu dans un premier temps la présentation en Turquie. "Ararat montre les Turcs comme des oppresseurs assoiffés de sang", note-t-il. En contenant des scènes de massacre d'une "horreur inimaginable", le film sera mis au service de "l'hostilité anti-turque" à travers le monde. Adoptant une approche plus nuancée, le journaliste Mehmet Basutçu s'interroge dans le quotidien Radikal sur les "blessures non refermées" du passé, au-delà des "fautes" historiques relevées dans Ararat. Il défend une position à contre-courant, en jugeant le film "cohérent" et "réussi" concernant la réflexion sur la mémoire du génocide. "Nous devons essayer de comprendre et ne pas tomber dans le piège des réactions épidermiques et "nationalistes" que provoquent certaines scènes." Tous s'accordent à penser, cependant, que le film d'Atom Egoyan ne va pas uvrer à la réconciliation turco-arménienne. En témoigne la réaction de Hirant Dink, directeur de la publication d'Agos, le seul journal arménien publié en Turquie. Appelé à la rescousse du quotidien Hürriyet (La Liberté), il interpelle le cinéaste : "Comment avez-vous pu faire un tel film ?" "Ce langage ne peut être notre langage à nous, ni dans la littérature, ni dans le cinéma. Parler de paix et de dialogue d'un côté et jeter de l'huile sur le feu de l'autre côté n'est pas possible." Interrogé par Le Monde à Cannes, jeudi 23 mai, Atom Egoyan s'est déclaré "choqué par les réactions odieuses" de certains journaux et "abasourdi" par des affirmations contraires à ce que "des centaines de personnes et des journalistes du monde entier ont pu constater, l'ovation de la salle debout, lors de la projection lundi 20 mai en sélection officielle hors compétition". Rappelant que Ararat traite justement de la mémoire du génocide et de sa dénégation par l'Etat turc, "qui contrôle tout et qui contrôle la presse", Atom Egoyan souligne que ces réactions montrent comment certains "sont prêts à écrire l'histoire à leur façon".
Nicolas Monceau |