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"Ararat" : Atom Egoyan rebat
les cartes du génocide arménien Le film du cinéaste, dont les parents étaient réfugiés,
est moins une uvre sur le massacre perpétré par les
Turcs qu'une réflexion sur la mémoire de l'événement. Atom Egoyan est cinéaste et Arménien. Il vit depuis l'enfance sur le continent américain, à Toronto. Il est encore, depuis Next of Kin (1984) et Family Viewing (1989), l'auteur d'une uvre complexe, qui réfléchit simultanément aux questions d'identité, de régime des images, et de distorsions intimes de la représentation. Ararat est la résultante de toutes ces caractéristiques. Ce n'est pas un film sur le génocide arménien, mais un film sur la mémoire du génocide, la manière dont cet événement est conservé, nié, figuré, distordu, exploité, ressenti par ceux qui cultivent un lien avec le massacre perpétré par les Turcs en 1915-1916. Les membres de la communauté arménienne, militants, artistes ou historiens qui travaillent à évoquer les événements, mais aussi... un douanier, dans le privé homme troublé par d'autres interrogations identitaires, mais dans l'exercice de ses fonctions sage gardien de la frontière du vrai et du faux, du passé et du présent et du territoire canadien. MULTIPLES COMBINAISONS Avec une grande virtuosité de scénariste, Egoyan a réuni une sorte de jeu de cartes composées de figures supposées répondre à ces diverses postures, cartes avec lesquelles il joue en les combinant selon diverses possibilités. On y trouve Ani, la veuve d'un activiste arménien mort en tentant de tuer un diplomate turc, et Raffi son fils, amoureux de Celia, la fille du deuxième mari d'Ani, mort mystérieusement après avoir été quitté. On trouve le peintre Arshile Gorky, et le tableau où il s'est représenté aux côtés de sa mère victime du génocide. On trouve encore Saroyan, un grand réalisateur qui a entrepris de faire une fresque historique dédiée à l'extermination de la population de Van en 1915 ainsi qu'un acteur d'origine turque embauché pour jouer l'officier massacreur dans le film. Comme dans les jeux de société, on dispose aussi des "cartes" pour les divers moyens que peut employer le film : la grande forme hollywoodienne, la petite caméra DV, la peinture, le discours savant et l'intuition hallucinée, la parole qui veut débattre et celle qui sert à rester entre soi, avec ses certitudes et son malheur. Atom Egoyan sait bien que chacun de ces éléments est réducteur, il compte sur la capacité des assemblages qu'il organise pour produire à la fois l'émotion et la réflexion, rendre possible ces effets souvent contradictoires : l'empathie avec une tragédie et la mise en perspective critique des faits, de leurs résonances contemporaines. Un des aspects les plus réussis du film tient à l'ambivalence des reconstitutions des scènes de tournage du film de Saroyan : le carton pâte, le sentimentalisme, les arrangements avec la vérité historique sont explicitement montrés. Pourtant le type d'émotion que procure ces scènes n'est pas anéanti : ces images d'un film qui n'existe pas, nous les connaissons, ce sont celles d'Atlanta dans Autant en emporte le vent, de l'exode meurtrier des Cheyennes, et de La Liste de Schindler. Celles qui ont fait pleurer des générations de spectateurs, en évoquant des "causes" dont il reste complexe de mesurer si elles ont été servies ou recouvertes et niées par l'imagerie hollywoodienne. Egoyan laisse délibérément son film s'entrouvrir au problème plus vaste de la représentation historique, en particulier de la violence de masse, avec en abyme à la fois l'exemplarité et la singularité de la Shoah. La virtuosité de la composition, l'ampleur des questionnements qu'elle suscite, sont indéniables. Un frémissement sur le visage d'Arsinée Khanjian, un silence de Charles Aznavour, laissent deviner des zones d'ombre plus profondes. Mais cela n'empêche pas la maestria de se retourner contre elle-même, Ararat étant pour ses spectateurs (du moins s'ils ne sont pas impliqués dans la tragédie) finalement très confortable. Aucun aiguillon ne vient casser le processus de ce jeu. La comparaison de ce point de vue avec la radicalité dérangeante du film d'Elia Suleiman est très éclairante quant à la différence entre un assemblage subtil de questions et l'exercice de la pensée critique au sens originel du terme : "qui met en crise". Jean-Michel Frodon
Un témoignage à vocation universelle Souvent primé dans les festivals depuis Family Viewing, en 1987, à Locarno, plusieurs fois sélectionné en compétition officielle à Cannes, Atom Egoyan a souligné, lors de la conférence de presse, l'importance du film Ararat, présenté hors compétition lundi 20 mai, pour la reconnaissance par un large public de l'histoire du génocide des Arméniens en 1915. Le producteur, Robert Lantos, a insisté de son côté : "Il est impossible de corriger ces tragédies tant que les responsables ne reconnaissent par leur responsabilité." Les journalistes turcs présents ont approuvé, avec des
réserves sur le contenu, la nécessité de faire connaître
le film en Turquie. Charles Aznavour a tenu à préciser :
"Je n'ai pas été élevé dans la haine.
Les Turcs sont mes amis. C'est le gouvernement de 1915 qui a décidé
de massacrer la population turque d'origine arménienne. C'est aux
gouvernements de regarder l'histoire en face." Arsinée Khanjian
a estimé qu'un pays comme le Canada, où vivent des gens
venus de partout, était le mieux placé pour produire un
tel film. |