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Aznavour, l'Arménien des Arméniens Le chanteur et comédien incarne dans "Ararat", d'Atom Egoyan, présenté à Cannes, un cinéaste tournant un film sur le génocide de 1915. Pour la deuxième fois de sa vie, Charles Aznavour s'appelle Edouard Saroyan. En 1960, François Truffaut l'avait baptisé ainsi. Mais le héros de Tirez sur le pianiste changeait de nom en cours de vie et se faisait appeler Charlie Kohler. Aujourd'hui, Aznavour est Edouard Saroyan, cinéaste, porte-parole de la diaspora arménienne dans Ararat, d'Atom Egoyan. Son personnage réalise un film retraçant le génocide des Arméniens par les Turcs. Dans un grand salon d'un hôtel cannois, alors que tout le monde hurle autour de lui, Charles Aznavour impose une bulle de calme à sa table. Il remarque : "Je n'ai joué finalement que trois Arméniens dans ma carrière. Mais dans Le Pianiste ce n'était qu'un nom. Le film ne parle pas d'une famille arménienne. C'est seulement dans Les Fantômes du chapelier [de Claude Chabrol d'après Simenon] qu'il est arménien. Mais son nom, je ne sais pas où Simenon avait été le chercher, n'est pas arménien." Les trois cinéastes qui lui ont rendu son identité familiale sont donc Truffaut, Chabrol et Egoyan. Mais le Saroyan qu'a imaginé le réalisateur d'Ararat est ultra-arménien, il ne voyage jamais sans une grenade dont il mange un grain chaque jour en un rituel du souvenir et rudoie un acteur turc qu'il a choisi pour incarner l'un des responsables du génocide de 1915. Cette intransigeance n'a rien à voir avec Charles Aznavour : "Je suis un cas particulier, je suis modéré totalement, j'attends un dialogue et je crois au dialogue." Un échange qui devrait selon lui conduire à la reconnaissance du génocide arménien par la Turquie : "Elle a tout à y gagner. La jeune génération turque ne peut porter indéfiniment cette tache, il faudra bien la laver. Je fonde beaucoup d'espoir dans la jeunesse. Peut-être qu'elle se lèvera comme la jeunesse de France s'est levée entre les deux tours de la présidentielle contre le vote de ses parents." Le prestige du chanteur, de l'acteur, de la figure de proue, lui autorise cette modération. Il dit avoir "changé la manière de penser de beaucoup de gens" parmi ses amis arméniens, et balaie l'idée de réparations : "Qu'est ce que j'irais demander, la maison de mon grand-père ? Pour quoi faire ? J'irais l'habiter ? Non. Je la vendrais ? Ce serait graveleux." Il dit aussi n'être jamais retourné dans l'Est de l'Anatolie, aujourd'hui turque, "un endroit qui a autrefois été l'Arménie", mais comprendre les jeunes qui, à l'instar de l'un des personnages d'Ararat, partent sur les lieux pour comprendre le cataclysme qui a frappé leur peuple. "A partir de quinze ans, ils commencent à chercher leurs racines et ils sont beaucoup plus déterminés que nous ne l'étions à obtenir la reconnaissance du génocide. Il s'est passé le contraire de ce que prévoyait le gouvernement turc, qui espérait que dans les sociétés occidentales de consommation, les jeunes oublieraient." En arrivant à Cannes, Charles Aznavour a pris rendez-vous avec des journalistes turcs. "Il faut se parler. La presse peut jouer un rôle en Turquie, il faut habituer le gouvernement à la liberté." Ce rôle éminemment politique est venu avec la célébrité. Chez lui, "on ne parlait pas de génocide, on parlait des martyrs. J'ai connu le génocide en voyant pleurer ma mère qui avait perdu toute sa famille. Quand je suis devenu un peu célèbre, les gens, pas forcément des Arméniens, se sont mis à m'envoyer des articles, des témoignages, des textes, un poème de Max Jacob sur le génocide. Aujourd'hui, ça dure encore je reçois des lettres d'Américains pur sang, qui portent des noms qui n'ont rien d'arménien, dès qu'un article important paraît sur le sujet." Il raconte l'arrivée en France de ses parents, tous deux polyglottes, mais qui ne parlaient pas un mot de français. "Il fallait survivre, ne pas faire de bruit, se faire accepter. Dès qu'ils passaient le pas de la porte, ils étaient perdus. Chez nous on parlait arménien. Très jeunes, ma sur et moi nous étions les traducteurs jusqu'à ce que mes parents puissent parler couramment le français. Là, c'était fini, il avaient pris fait et cause pour ce pays. A la guerre, mon père s'est porté volontaire, ensuite ils ont été résistants. Les Arméniens ne retourneront pas en Arménie. Tout est ici, l'amitié, la culture, et nous ne renions rien de nos racines. Les voisins des Arméniens les aiment, parce que nous sommes conviviaux, parce que nous les invitons à manger, que nous sommes fiers de notre cuisine. Montand, qui avait vécu à Marseille, me parlait en arménien. J'ai encore une carte de lui avec un mot en arménien écrit en alphabet français. Le nombre de communautés qui se sont fondues en France... C'est ce qui fait un grand pays."
Il était au Canada le soir du premier tour de la présidentielle. Il a été surpris des résultats et tient, même sur ce sujet, à rester mesuré : "Je ne suis pas contre Le Pen, je suis contre son programme. Si je le rencontre et qu'il me tend la main je ne lui crache pas à la figure, je lui serre la main. Mais si on discute deux minutes je lui dis que je ne suis pas d'accord avec sa manière de voir. Au Canada, quand on m'a posé la question j'ai répondu que si Le Pen avait existé quand mes parents sont venus en France, je ne serais pas Français aujourd'hui." Charles Aznavour pense qu'Ararat n'apprendra rien à la jeune génération arménienne, la quatrième depuis l'exode et l'arrivée en Occident. Mais un éventuel succès du film provoquera la fierté de toute la communauté, qui voit dans son intégration la preuve de sa force : "A chaque fois que quelqu'un s'élève chez nous, ça prend une grande importance. On en a dans tous les domaines, en politique, dans les affaires, des gens comme [Serge] Tchuruk [le PDG d'Alcatel] sont des Français d'origine arménienne. C'est important d'avoir un sujet d'orgueil." Il n'a pas besoin de préciser qu'il trône en bonne place dans cette galerie d'icônes de la diaspora. L'homme qui incarne aujourd'hui Edouard Saroyan pour Atom Egoyan estime être resté fidèle à celui qui joua Edouard Saroyan pour Truffaut, même si les années on passé. "Je le vois surtout dans mes chansons. Elles parlent toujours de jeunesse, la première pour dire qu'il faut profiter de la vie, la dernière pour évoquer les regrets." Le temps n'a pourtant pas changé l'essentiel : "J'ai toujours fait des retours sur moi-même. Avant de parler, je relis ce que j'ai dit il y a trente ans. Il ne faut pas que l'homme d'aujourd'hui mente à l'homme d'hier." Thomas Sotinel |