"Ararat", le premier film international sur le génocide arménien
Il a fallu presque quatre-vingt-dix ans pour qu'un film sur le massacre des Arméniens par les Turcs voie le jour. Le cinéaste canado-arménien Atom Egoyan relève le défi.

Courrier International du 24 janvier 2002 (n°586)

THE GLOBE AND MAIL
Toronto

CONTEXTE
"Le film Ararat d'Atom Egoyan n'est pas encore sur les écrans qu'il provoque déjà une tempête en Turquie", écrit Ismet Berkan dans Radikal . "Vous savez bien qu'il y a encore aujourd'hui des Turcs qui vont jusqu'à prétendre qu'il n'est rien arrivé aux Arméniens en 1915. La seule chose qui compte pour eux, c'est de savoir si le film d'Egoyan est pro- ou antiturc. On peut effectivement douter qu'il soit favorable aux thèses turques. Mais est-ce sa mission ? De toute façon, après lecture des 90 pages du scénario, je considère que ce film n'est pas antiturc et qu'il est même l'antithèse d'un film raciste."


Il y a un poème, explique le réalisateur Atom Egoyan, que tous les enfants arméniens connaissent. Il s'intitule La Jeune Mariée, et a été écrit par le poète Siamanto (de son vrai nom Atom Yarjanian), l'un des premiers parmi le million et demi de personnes assassinées par les Turcs pendant le génocide arménien en 1915. Le texte projette l'image d'hommes qui commirent un acte innommable : ils torturèrent 20 jeunes mariées, qu'ils obligèrent à danser nues devant une foule hystérique. Elles tournèrent et virevoltèrent. Puis quand elles s'écroulèrent, épuisées, les bourreaux leur hurlèrent de se relever, avant de les asperger d'essence et de les transformer en torches vivantes. "Et les corps de charbon roulèrent de la danse à la mort", écrivit Siamanto.
La lecture du poème dans son intégralité est une épreuve qui vous prend aux tripes et vous laisse vide, un peu sonné. Une sorte de brouillard mental qui semble aujourd'hui envelopper aussi Egoyan et son équipe, installés à Toronto pour tourner son prochain film, Ararat. Ils se déplacent comme des automates en n'échangeant que quelques mots. Pour une bonne raison. La veille, Egoyan a filmé la reconstitution de ce drame obscène tel qu'il a été décrit avec passion par Siamanto. Et du haut de ses 40 ans, le réalisateur, auteur de films cérébraux, froids, dont les personnages sont souvent prisonniers d'une psychologie dérangée, est encore sous le choc. "On a franchi un degré dans l'horreur", explique-t-il à propos du carnage surréaliste tourné la nuit précédente. "C'était épuisant, tout simplement parce que c'était si vrai. La plupart du temps, ce que je fais est décalé. Un réalisateur, c'est comme un chirurgien, ça recoud les choses tout en gardant du recul. Mais parfois, ça vous dépasse", ajoute-t-il.
Dans ses films précédents, Egoyan s'est autorisé quelques touches autobiographiques trahissant ses racines arméniennes. Mais avec Ararat, jamais ce réalisateur de Toronto n'a été si près de transmettre un message personnel. Et d'évidence, il est à la fois enthousiaste et nerveux à l'idée de travailler sur un film que des générations d'Arméniens ont attendu pendant quatre-vingt-dix ans. C'est assis sous une tente, sur une étendue herbeuse près du lac Ontario, qu'il nous parle. Une douce brise venue de l'eau caresse le plateau, réplique d'un village arménien vers 1912 d'un remarquable réalisme. Une ville appelée Van, foyer d'habitants du désert qui, nous disent les manuels, résista pendant des semaines aux troupes turques. Le village reconstitué, lui, est misérable mais propre. Les rues sont pleines de gens aux yeux et aux cheveux noirs - recrues de la communauté arménienne qui ont afflué pour jouer dans le film d'Egoyan.
Egoyan, dont les grands-parents furent des orphelins du génocide, affirme que le projet a affûté sa conscience. "A la racine, il ne s'agissait pas d'une guerre entre la Turquie et l'Arménie, explique-t-il. Ce n'était qu'une vague de haine raciale qui a balayé la région et a ensuite été reléguée aux oubliettes de l'Histoire."
Pré senté par ses producteurs comme un film dans le film, Ararat est situé à notre époque, et parle du tournage d'une épopée historique sur le génocide arménien. L'histoire repose en grande partie sur le personnage d'un réalisateur, incarné par le légendaire acteur et chanteur franco-arménien Charles Aznavour, qui revient en Arménie pour tourner un film sur le quasi-anéantissement du peuple arménien dans les territoires sous contrôle ottoman.
Né au Caire de parents arméniens, Egoyan, encore enfant, a émigré avec eux au Canada, où il est tombé amoureux du cinéma et est sorti diplômé de l'université de Toronto en 1982. En 1985, à l'âge de 24 ans, Egoyan devenait le plus jeune réalisateur à être nominé pour la remise des Génies [les Oscars canadiens]. Le budget du film est évalué à 15,5 millions de dollars [17,5 millions d'euros] et est financé par Alliance Atlantis Communications. La production a programmé la première du film pour le festival de Cannes 2002.
Egoyan espère que, grâce à Ararat, le public considérera le génocide arménien comme une réalité et non comme une fiction. Il s'attend à ce que son film en oblige plus d'un à ouvrir les yeux. Le gouvernement turc nie l'existence d'un tel génocide et affirme que les Arméniens ont seulement été déplacés de la zone de guerre. Egoyan pense malgré tout que son film finira par être projeté en Turquie. "J'ai été à plusieurs reprises invité au festival du film d'Istanbul, dit-il. Je suis très optimiste quant à la reconnaissance imminente du génocide arménien par la Turquie."

Gayle Macdonald

____________

Le génocide arménien ? Jamais entendu parler...

L'image de la Turquie avait été ternie par le film Midnight Express, il ne faut pas qu' Ararat produise les mêmes effets, constate Hürriyet, qui livre à ses lecteurs les coordonnées du réalisateur Atom Egoyan
HÜRRIYET
Istanbul


Quand il s'agit de sujets qui concernent tout le pays, nous réagissons de façon trop émotive et trop épidermique. Et pour cette raison, nous commettons beaucoup d'erreurs. Nous attachons une importance énorme aux calomnies les plus banales, qui n'ont d'autre but que de blesser notre honneur national. A cause de cette attitude, un film comme Midnight Express [sorti en 1977], qui n'a aucune valeur artistique, est devenu une oeuvre cinématographique très importante, à l'affiche pendant des années, offrant à son réalisateur la célébrité et surtout beaucoup d'argent.
Pourtant, si nous n'avions pas attaché une si grande importance à ce film, il aurait depuis longtemps disparu des écrans.
Aujourd'hui, chaque fois que quelqu'un se fâche contre la Turquie ou les Turcs, il se sert encore de Midnight Express . C'est nous-mêmes qui avons transformé ce film en une arme antiturque.
Et maintenant nous sommes en train de faire la même erreur pour le film Ararat . Avant même que son tournage au Canada ne soit terminé et qu'il ne soit sur les écrans, il a déjà acquis une célébrité mondiale grâce à nous.
Le réalisateur canadien d'origine arménienne Atom Egoyan doit être comblé. Si nous continuons à afficher ainsi nos réactions, nous allons finir par faire gagner à Egoyan non seulement de l'argent et de la célébrité, mais aussi des prix cinématographiques. Les responsables du ministère des Affaires étrangères s'efforcent de calmer le jeu : "Ne faites pas de pub pour ce film en lui accordant les manchettes de vos journaux. Ne créez pas une seconde affaire Midnight Express ."
Mais qui les écoute ? Presque chaque jour, on lit des réactions dans la presse concernant le film Ararat, qui nourrit l'hostilité entre Turcs et Arméniens et dénature la vérité en racontant que les Arméniens vivant en Anatolie en 1915 ont subi un génocide. Il ne sert à personne, ni aux Arméniens ni aux Turcs, de calomnier toute une nation en déformant l'Histoire, et, de plus, en présentant cela au nom de l'art. Il sera sans doute utile que les citoyens expriment leurs réactions par fax ou par courrier électronique, mais sans insultes, en restant dans les limites civiles. Nous n'avons pas de haine historique contre la communauté arménienne, nous ne pourrons jamais en avoir. Nous avons la maturité pour dépasser les rancunes et l'hostilité.
Chers lecteurs, je vous donne les adresses du metteur en scène et de la maison de production du film Ararat . Vous pouvez leur faire part de votre point de vue, mais, s'il vous plaît, ne soyez pas grossiers. Transmettez vos réactions sans descendre au niveau des pauvres gens prisonniers de leur haine.

Tufan Türenç