Regards sur la guerre
Les conséquences du 11 septembre dans le Caucase


Tel était le thème de la soirée organisée par le CDCA, le 8 février 2002, dans les locaux de la Maison de la Culture Arménienne de Paris, rue Bleue. Si l'on juge du succès d'une réunion par le nombre des assistants, ce fut incontestablement une soirée réussie. Non seulement la salle de la conférence fut rapidement pleine, mais bon nombre de personnes jeunes et moins jeunes furent réduites à stationner dans les escaliers où à chercher refuge dans le bar du premier étage. Visiblement dépassés par un succès qu'ils n'avaient pas prévu, les organisateurs n'avaient pas non plus prévu un système de sonorisation. Malgré ces inconvénients , le public fortement motivé se montra constamment discipliné et attentif. La soirée fut introduite par le président du CDCA, Harout Mardirossian, qui, après avoir remercié pour sa présence Ardak Haroutounian, délégué de la République du Karabagh, a présenté rapidement les deux orateurs de la soirée, Max Sivaslian et Gérard Chaliand. Il revenait au dynamique journaliste de La Croix, Pierre Yves Le Priol, très proche de la communauté arménienne, d'animer les débats et de jouer le rôle de modérateur.
Max Sivaslian, Arménien marseillais, photographe est l'auteur d'un ouvrage récent où il a concentré trois années d'expériences de guerre au Karabagh, entre 1992 et 1994(*1) . Expériences d'une lutte à mort, au sens propre du terme, entre Arméniens et Azéris, vécues par lui-même sur le front où il fut gravement blessé. Des images fortes d'hommes engagés dans de très durs combats, des images de violences dérangeantes, des images de femmes en pleurs condamnées au deuil. L'image- symbole, celle de la couverture du livre, d'un peuple arménien rassemblé, résolu et debout, sous une chappe de neige. Des images presque trop belles dont l'âpreté du sujet est à peine atténuée par la beauté des paysages, par celle d'un visage, d'un regard, par la course d'un enfant, par la pitié de Max pour les hommes et les animaux et les maisons dévastées qu'il photographie.
On ne présente plus Gérad Chaliand, politologue, journaliste, essayiste, spécialiste dans le passé des guerres révolutionnaires, aujourd'hui analyste consulté, tant au EU qu'en Europe, pour les questions de géopolitique, auteur de plusieurs atlas de géostratégie et de dizaines d'ouvrages dont le dernier en date constituait le thème fort de la soirée (*2). Clair , sûr de lui mais sans arrogance intellectuelle, enseignant dans les universités américaines et françaises, habitué des médias, (Presse, radio, télévision) et comme tel jouissant d'un prestige mérité auprès des Arméniens, Gérard Alian a été la vraie vedette de la soirée. Pour autant il n'a pas porté ombrage à Max Sivaslian, homme pudique presque timide, qui s'exprime par la technique photographique et non par la parole mais qui avait l'avantage d'incarner, aux yeux du public, l'Arménie où il vit depuis 10 ans et surtout Karabagh dont la cause fait encore vibrer la diaspora. Les deux hommes ont des points communs qui ont été rappelés au cours de la soirée. L'un et l'autre se sont engagés dans la "cause arménienne".


Il est difficile de résumer les propos qui on été échangés au cours de la soirée, car il s'agissait d'un jeu de questions et de réponses, entre les orateurs et la salle, fermement orchestré par Le Priol. La salle dont il apparut assez vite qu'elle était méfiante, pour ne pas dire plus, à l'égard de la politique américaine au Proche Orient et au Caucase, s'est montré inquiète des conséquences possibles des états du 11 septembres et de la surpuissance américaine pour l'Arménie et le Karabagh. Si Sivaslian est resté dans le registre affectif et associatif - aider les Arméniens du Karabagh et d' Arménien allant et en investissant sur place- il revint à Chaliand de faire une analyse lucide de la situations présente. Fort de ses expériences passées an Afghanistan dans les années 80, au Karabagh ( 1993), en Amérique Latine, en Palestine etc. il a fait un tableau sévère des divers échecs essuyés par les organisations terroristes depuis Che Guevarra, dans leurs tentatives de renversement des régimes et des états, créditant seulement les Palestiniens d'avoir inventé le " terrorisme publicitaire ".Chaliand a confirmé la victoire totale des EU contre les islamistes radicaux, a souligné le rapprochement spectaculaire, dès le 12 septembre, entre Poutine et Bush, a prédit , à coups d'arguments, que l'armistice, qui existait au Karabagh depuis mai 1994, prendrait bientôt fin au profit d'une solution définitive et probablement négociée entre les intérêts pétrolier américains et russes. Il a rappelé jusqu'ici la Russie avait soutenu l'Arménie, comme une " alliée utile " , ne disposant ni de pétrole, ni de ressources propres ni même d'un réel intérêt stratégique, mais que cette " utilité " et l'alliance russe dépendaient aujourd'hui du seul bon vouloir de Moscou. Cette analyse décapante qui laissait envisager la perte possible du Karabagh fut encore aggravée par le constat que l'Iran ne pouvait pas représenter pour l'Arménie un bouclier stratégique.
La soirée se terminera par une signature de livres de la part des deux orateurs et par des discutions animées entre les participants, à la fois satisfaits de la haute tenue des propos entendus et inquiets pour l'avenir, à quelques mois du deuxième colloque Arménie- Diaspora.

Anahide Ter Minassian

 

(*1)Max Sivaslian, le jardin noir, Karabagh. Récit de guerre, 1992-1994, UGAB,éd Cape, 2001,130p.

(*2)Gérard Chalian, L'arme du terrorisme, Paris, Audibert, 156p.,2002