Journée pour l'Holocauste à Londres : casse-tête diplomatique avec la Turquie au sujet du génocide arménien

La première cérémonie officielle en mémoire des victimes de l'Holocauste, prévue samedi (25.01) à Londres, tourne au casse-tête diplomatique pour le gouvernement britannique, menacé d'une crise avec Ankara sur la question du génocide arménien et critiqué par des dignitaires juifs.

Le gouvernement britannique s'était attiré les foudres de la Turquie en début de la semaine en acceptant d'inclure le génocide arménien dans le programme cette cérémonie officielle à la mémoire des victimes de l'Holocauste. Dimanche The Observer affirmait qu' Ankara a protesté "dans les termes les plus forts" contre cette décision. Cette "journée en mémoire de l'Holocauste", une première dans ce pays, aura pour temps fort une cérémonie d'une heure samedi soir dans le prestigieux cadre du Parlement de Londres.

Le Premier ministre Tony Blair doit y prendre part, au côté du prince Charles -la reine Elizabeth a décliné l'invitation- ainsi que de nombreuses personnalités religieuses et des vedettes du spectacle comme le chanteur Bob Geldof. Plusieurs orateurs rendront hommage aux millions de juifs tués lors de l'Holocauste, ainsi qu'aux victimes de génocides ultérieurs, au Rwanda, au Cambodge et dans les Balkans notamment.

Le projet lancé en janvier 1999 par Tony Blair, censé semer la paix et le recueillement, a surtout récolté la polémique et les rancoeurs. La communauté arménienne a notamment fait pression sur le ministère de l'Intérieur, maître d'oeuvre de la cérémonie, pour que le génocide arménien soit mentionné. Selon certaines sources, les autorités britanniques avaient dans un premier temps accepté, avant de faire machine arrière pour ne pas froisser la Turquie. La "solution" trouvée consiste a ne pas citer le génocide arménien, mais une délégation d'Arméniens sera invitée dans le public. "Nous avons pris comme point de départ la Seconde guerre mondiale parce qu'il fallait bien mettre une limite", a pour sa part expliqué à l'AFP le ministère de l'Intérieur. "Nous avions des demandes pour commémorer toutes sortes d'événements, la colonisation, l'esclavage, les croisades...", a indiqué un porte-parole. "Le Foreign Office nous a assuré que le génocide arménien ne serait pas mentionné lors de la cérémonie", a pour sa part confirmé pour l'AFP un porte-parole de l'ambassade de Turquie à Londres.

Une décision conforme à la position officielle britannique, pour qui les massacres d'Arméniens perpétrés de 1915 à 1917 sous l'empire ottoman ne constituent pas un génocide. L'heure n'est donc pas encore à la protestation, assure l'ambassade. Tout en opposant un bref "no comment" aux questions sur la présence d'une délégation arménienne. "Mais nous nous attendons à quelque perturbation (samedi soir), nous attendons de voir ce qui va se passer", a toutefois prévenu le porte-parole, laissant entendre que le calme bienveillant d'Ankara pourrait être mis à l'épreuve par d'éventuelles manifestations des Arméniens. "Ce n'était pas un génocide, c'était différent", a commenté un porte-parole de l'ambassade. "Ce n'était pas une tentative systématique par un gouvernement de détruire un peuple. Les chiffres sur le nombre de personnes tuées sont inexacts, ce n'est pas une opinion, c'est un fait".

Paradoxalement, le gouvernement a également dû essuyer les critiques plus inattendues de responsables de la communauté juive en Grande-Bretagne. Ainsi le directeur du Mémorial de l'Holocauste Beth Shalom à Laxton (Angleterre), Stephen Smith, n'a-t-il pas caché ses réserves sur cette initiative, appelée à devenir une manifestation annuelle. "Est-ce qu'une journée pour l'Holocauste signifie que l'émotion se réduira à des clichés du type "le devoir de mémoire" ou "plus jamais ça", ou est-ce que cette journée va devenir un événement aussi vide de sens que la journée nationale contre le tabac", a-t-il demandé.